L’espace public, il est à qui ? Regard Critique n°57

Le 1er septembre 2025, le Rectorat de l’Université de Genève a mis en place une mesure fasciste, raciste et classiste : la fermeture des étages 3 à 6 d’Uni Mail après 18h en semaine et les week-ends pour les personnes externes à la communauté universitaire. Cette mesure a suscité de nombreuses interrogations et sa justification est peu claire et incohérente. Elle s’inscrit dans une tension de plus en plus présente et grandissante dans notre société néo-libérale autour de l’utilisation et l’appropriation de l’espace public. En effet, la droite et les autorités essayent d’exclure certaines catégories de personnes de ces espaces et de les privatiser un maximum. Qui a le droit à l’espace public ? Qui est légitime d’y vivre ? Qui est légitime de l’utiliser ? Nous allons nous intéresser aux tenants et aboutissants de cette tension et l’inscrire dans un contexte social plus large qui met la propriété privée au-dessus de toute autre chose. Puis, nous allons analyser le cas spécifique d’Uni Mail et des mesures d’exclusion qui y ont lieu. 

Des usages différents de l’espace public 

Notre société est fondamentalement régie par la sacrosainte propriété privée. Ce truisme engendre une tension particulière autour de l’utilisation de l’espace public, d’une part par la population logée, détentrice d’un chez-soi, et d’autre part, par les personnes sans logement. En effet, pour la majorité logée, l’espace public est un lieu de passage, de transport ou de consommation. Il se distingue complètement de l’espace privé, auquel les personnes logées ont accès pour se protéger, pour décompresser, pour vivre. Or, cette distinction entre espace privé et espace public n’a pas de sens pour les personnes sans chez-soi : pour elles, leur espace privé est l’espace public. Leur condition est fondamentalement une condition de non-propriété. Cette réalité spécifique les place dans une opposition au système urbain bourgeois conçu pour la circulation du capital et le divertissement.

Le système urbain bourgeois produit une représentation de l’espace où la ville est perçue comme un espace de consommation. Ainsi, l’espace public n’est plus un domaine de liberté, mais bien un environnement régulé dans lequel des comportements normés doivent être adoptés. Ces comportements sont liés aux achats et aux loisirs. Dans cet esprit, les centres commerciaux, les gares, les quartiers gentrifiés deviennent des zones “quasi-publiques”, et le droit de présence conditionnel. Or, pour les personnes sans logement, l’usage de l’espace public ne répond pas à une logique commerciale ou consommatrice, mais bien à de la survie. Leurs pratiques spatiales dans un espace public conceptualisé par et pour la majorité logée sont reliées à des besoins vitaux (dormir, se laver, manger, simplement exister physiquement). Ces actes élémentaires sont perçus par certaine-x-s comme une intrusion, une nuisance, lorsqu’ils sont effectués en public. La simple visibilité du corps est reçue comme une atteinte à la “tranquillité publique”. Elle conteste ainsi l’imaginaire homogénéisé de la ville moderne et force les personnes logées à reconsidérer la nature, l’essence de l’espace commun. Au nom de la protection de la propriété privée, un paradigme sécuritaire transforme la pauvreté : elle n’est plus un problème sociétal à résoudre, mais un risque à gérer. Le territoire urbain est ainsi confisqué aux populations précarisées et marginalisées et approprié par les investisseurs et les consommateurs aisés. 

Pour exclure les populations marginalisées, spécifiquement les personnes sans logement, un arsenal législatif et matériel sophistiqué est déployé :

1. La criminalisation de la survie

De nombreuses règles plus ou moins formelles viennent interdire des actes nécessaires à la vie, comme s’allonger sur un banc ou installer un abri temporaire. Bien sûr, ces règles et lois s’appliquent à touxtes, mais elles touchent de manière disproportionnée les personnes sans logement et les ciblent directement en s’attaquant à leur mode de vie.

Ces règlementations prétendent punir un acte et non un statut, mais elles finissent bien par attaquer le statut en transformant l’existence des personnes sans logement en acte criminel. Ainsi, l’espace dans lequel il leur est possible de vivre est progressivement annihilé et celle-ci finit par atteindre les individus elleux-mêmes.

2. L’architecture hostile

Le design urbain permet d’influencer le comportement adopté par les individus dans l’espace urbain et ainsi d’entraver le déroulement de certains actes. Des bancs inclinés sont par exemple installés, des pics ou des blocs de pierre sont mis en place pour empêcher un usage différencié de l’espace, indispensable aux personnes pour lesquelles l’espace public est le seul espace accessible pour exister.

3. La surveillance

Le déploiement non seulement de caméras de surveillance, mais également d’agentexs privéexs de sécurité permet d’accroître la surveillance des zones de consommation. Les personnes sans chez-soi sont dissuadées de “faire irruption” dans l’espace public bourgeois, car leur utilisation de cet espace ne concorde pas avec la visée consommatrice et divertissante envisagée par la majorité logée. 

Le résultat de la conceptualisation de l’espace public comme un espace de consommation et de divertissement, le résultat de règles orientant ou punissant un comportement en désaccord avec cette vision, est l’exclusion des personnes sans chez-soi du groupe social et de la ville.

Bref. Le sans-chez-soirisme persistant dans les sociétés occidentales (mais pas que) n’est pas une fatalité, mais un choix sociéta. On préfère dépenser des ressources dans la surveillance, la répression et le design hostile plutôt que dans des solutions structurelles comme le logement social ou le modèle “Housing First” (le logement d’abord). Le problème n’est pas l’incapacité des personnes sans chez-soi, mais la capacité de la société dans son ensemble à produire des solutions viables et à honorer les droits des personnes sans chez-soi. 

L’appropriation de l’espace public : créer un chez-soi sans chez-soi 

Les personnes sans chez-soi déploient des stratégies de survie et d’appropriation de l’espace. Pour elles, l’appropriation de l’espace passe notamment par le détournement des affordances (caractéristique d’un objet ou d’un environnement qui suggère à son utilisateur son mode d’usage ou autre pratique) de l’environnement construit. Une marche d’escalier, un recoin de vitrine ou un pilier de bâtiment municipal ne sont plus de simples éléments architecturaux, mais deviennent des ressources vitales. Ce processus de “planification fugitive” transforme la fonction prévue d’un objet sans en changer la structure physique. Les personnes sans chez-soi utilisent l’espace urbain et son mobilier pour créer un sentiment de “chez-soi”. Ainsi, un rebord de fenêtre peut devenir un siège ou un muret un soutien. Cet usage différencié permet de distinguer l’espace de repos du flux des passantexs par exemple. Ces “petites choses dans des lieux quotidiens” permettent de stabiliser une existence menacée par l’effacement social. L’appropriation peut être symbolique (louer un parasol sur une plage pour légitimer sa présence au repos), ou collective (marquer son territoire sur un banc de parc où les possessions sont respectées par les pairs).

L’utilisation de l’espace public suit une structuration sociale et morale particulière. Les personnes sans chez-soi forment des réseaux d’interconnaissances et d’interdépendances par la création de binômes, ou encore par la constitution de “familles de substitution”. Ces alliances permettent d’assurer une certaine protection mutuelle, ainsi que le partage de ressources. Un système de valeur spécifique est également mis en place. Ainsi, être “réglo” par exemple (rembourser ses dettes, ne pas voler ses pairs) est fondamentale pour assurer l’inclusion dans le groupe et dans le réseau. 

Pour mettre fin au sans-chez-soirisme, il est impératif de sociétaliser la question, de reconnaître que si une personne se retrouve sans chez-soi, ce n’est ni de sa faute, ni une fatalité, mais bien le résultat d’un processus social. Les personnes sans chez-soi se retrouvent dans une instabilité permanente et des tâches quotidiennes (dormir, se doucher) ont trait à du dépannage. On doit courir de dispositif à dispositif mis à disposition, alors que le problème du non-logement n’est pas réglé. Il faut s’attaquer à la cause structurelle du problème : le manque de logements abordables et l’absence de régulation des loyers.

Le cas d’Uni Mail 

Cette tension existante entre la droite et les personnes sans logement peut également être constatée au sein de notre université. En effet, comme déjà énoncé, le Rectorat restreint de manière abusive l’accès aux étages à Uni Mail depuis septembre 2025. 

Le Rectorat justifie cette mesure en disant que cela augmenterait le sentiment de sécurité et protègerait les personnes victimes de violences sexistes et sexuelles commises par des personnes externes à la communauté universitaire. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles cette argumentation et cette justification sont fallacieuses.

Pour rappel, dans la majorité des cas, les violences sexuelles et sexistes sont commises par une personne connue (partenaire, ex-conjoint-e-x, membre ou ami-e-x de la famille, collègue de la victime). Une étude menée par la HES-SO indique que la majorité des cas de harcèlement se produit entre personnes appartenant à la même catégorie, soit entre étudiant-e-x-s ou entre membres du personnel. En effet, 68% des étudiant-e-x-s victimes de harcèlement sexuel et sexiste le sont par d’autres étudiant-e-x-s. Cette argumentation fournit donc une réponse illusoire et inadaptée aux violences sexuelles et sexistes au sein de la communauté universitaire, sans incidence réelle sur leurs causes structurelles. Au contraire, la limitation d’accès aux étages risque de freiner la mise en œuvre d’autres mesures réellement effectives et ciblées, en donnant l’impression que la problématique serait déjà traitée de manière adéquate.

Le Rectorat a également décidé de manière unilatérale, sans consulter la Communauté universitaire dans son ensemble, que cette mesure augmenterait le sentiment de “sécurité”. Cela n’est en rien prouvé et ne se fonde sur rien de concret. Cette mesure est classiste et raciste puisqu’elle s’attaque ouvertement aux personnes précaires et les personnes déjà marginalisées par la société, c’est-à-dire, les personnes racisées sans domicile fixe, sans-papier, sans-emploi… En plus, la vérification des cartes étudiantes par les agentexs de sécurité risque d’engendrer du profilage et une discrimination à l’égard de certaines personnes. 

Le Rectorat s’attaque aussi à un autre type de précarité. La restriction d’accès aux étages 3 à 6 s’accompagne d’une inaccessibilité à certains ascenseurs. Ainsi, les personnes à mobilité réduite voient leurs accès aux étages se compliquer et se retrouvent encore une fois péjorées dans un monde déjà inadapté à leurs besoins. 

En effet, certains ascenceurs ne sont maintenant accessibles et utilisables que par des personnes disposant d’une clé pour un bureau. Encore une mesure complètement injustifiée, validiste et élitiste, …

Cette mesure est en réalité une tentative d’exclure les personnes précaires et sans logement d’Uni Mail, le problème étant que ce bâtiment est à la base un espace public qui devrait être ouvert à toute personne. Cette mesure n’est, en effet, pas conforme à la directive d’”Utilisation des locaux de l’université de Genève” selon laquelle il existe en tout cas trois types de locaux à l’UNIGE : (a) les locaux ouverts au public comme les bibliothèques et les auditoires lors de conférences publiques (sous réserve de restrictions) ; (b) les locaux ouverts à la communauté universitaire (salle de cours, bureaux, etc.) ; (c) les locaux mis à disposition de tiers ou de la communauté universitaire à titre exclusifs (résidences universitaires, etc.). Le Rectorat qualifie les étages 3 à 6 d’Uni Mail comme des locaux ouverts à la communauté universitaire, sans apporter la moindre explication à cette affirmation. Les étages 3 à 6 sont composés en partie de bureaux et de salles de cours, qu’il convient de qualifier de “locaux ouverts à la communauté universitaire”. Ils sont également composés d’espaces avec des tables et des chaises, utilisés par le public pour étudier, manger, ou encore se réunir. Ces espaces ont donc des fonctions multiples, qui, du fait de leur finalité, se rapprochent bien plus des “bibliothèques, cafétérias, auditoires de conférences publiques” que des “salles de cours, laboratoires, bureaux, infrastructures sportives et culturelles”. Les étages 3 à 6 sont donc bel et bien des locaux ouverts au public et consistent en grande partie à des espaces conçus pour pouvoir être utilisés par touxtes et dont toute la société devrait pouvoir profiter. En réservant donc ces espaces à la communauté universitaire, le Recorat prend non seulement une décision qui exclut et qui s’attaque aux personnes précaires, mais également viole ses propres règlements. 

La mesure de fermeture des étages s’inscrit donc dans un problème et un contexte bien plus large : la droite et les autorités souhaitent privatiser le plus possible l’espace public pour pouvoir exclure les personnes vulnérables et précaires tout en nous faisant croire que cela est nécessaire pour notre “sécurité”. 

La propagande continue pour dépeindre ces personnes comme “dangereuses” et comme une menace pour notre sécurité, ce qui est complètement hypocrite puisque les mêmes personnes qui propagent ces stéréotypes ne se préoccupent jamais des vraies menaces à la sécurité et au bien-être de notre société, tels que le patriarcat, la privatisation ou les mesures d’austérité. 

Épilogue

Entre la rédaction de ce texte et la publication de ce nouveau RC, l’UNIGE a eu le temps de mettre encore de nouvelles infrastructures limitant l’accessibilité : le retrait des chaises des ordinateurs dédiés à la recherche documentaire. Ces ordinateurs, placés à l’entrée de la bibliothèque d’Uni Mail, étaient les seuls accessibles sans identifiants de l’UNIGE. Dorénavant, ces ordinateurs existent toujours, mais sur des tables où il faut être debout. Nous ne pouvons ici que remarquer unenouvelle mesure prise dans la volonté de restreindre l’utilisation de ces ordinateurs aux “personnes externes”, comme il nous l’a été confirmé par une personne travaillant à l’accueil de cette bibliothèque.

Ces mesures sont alarmantes et inquiétantes. L’UNIGE est prête à investir environ 40’000 CHF pour la fermeture des étages et à acheter de nouvelles tables hautes, alors qu’aucun investissement n’est fait pour la plupart des services sociaux, pour améliorer l’accessibilité pour les personnes PMR par exemple, et les coupes budgétaires menacent l’indépendance et la qualité des recherches de l’UNIGE. 

Quelles seront les prochaines étapes et les prochaines magnifiques idées du Rectorat ?

— Le comité de la CUAE —

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