Ce texte a Ă©tĂ© Ă©crit lors de l’Ă©tĂ© 2024.
Ă lâarrivĂ©e du nouveau rectorat, Leuba et sa team nous ont dit quâun de leur but Ă©tait de mettre en avant le « vivre-ensemble ». Or, il nâa mĂȘme pas fallu attendre deux mois pour se rendre compte que cette rhĂ©torique du vivre-ensemble nâĂ©tait quâune façade pour mieux faire passer la rĂ©pression, la condescendance et la complicitĂ© de lâUNIGE. En rĂ©alitĂ©, le nouveau rectorat est tout aussi condescendant et nĂ©olibĂ©ral que le dernier (si ce nâest encore plus).
Un des exemples les plus Ă©difiants de tout cela a Ă©tĂ© lâoccupation pour la Palestine qui a eu lieu en printemps 2024.
1) Petit rappel des faits
Vous l’avez sĂ»rement vu passer, le hall d’UniMail a Ă©tĂ© occupĂ© ce printemps en solidaritĂ© avec le peuple palestinien. Pendant une semaine, des centaines d’Ă©tudiant.e.x.s se sont nourri.e.x.s dans le hall, y ont dormi, s’y sont formĂ©.e.x.s et y ont manifestĂ© lâobtention de leurs revendications. Les Ă©tudiant.e.x.s Ă©taient soutenu.e.x.s par des assistant.e.x.s (lien lettre assistant.e.x.s), des professeur.e.x.s (lien pĂ©tition) et par des personnes issues de la sociĂ©tĂ© civile qui ont apportĂ© leur soutien aux occupant.e.x.s en venant sur place, apportant de la nourriture et du matĂ©riel, etc. Ce mouvement de contestation Ă©tait adressĂ© Ă l’universitĂ© de GenĂšve (et plus prĂ©cisĂ©ment au rectorat, et encore plus prĂ©cisĂ©ment Ă la rectrice). Les Ă©tudiant.e.x.s occupaient car iels voulaient que l’universitĂ© se positionne clairement face au gĂ©nocide[1] en cours Ă Gaza. Les revendications Ă©taient trĂšs claires : appeler Ă un cessez-le-feu, dĂ©noncer le gĂ©nocide, arrĂȘter toute collaboration avec l’Ătat d’IsraĂ«l et ses universitĂ©s, accueillir proactivement des palestinien.ne.x.s Ă l’UNIGE et la transparence des accords entre l’UNIGE et les universitĂ©s israĂ«liennes[2]. Iels ont ensuite rĂ©digĂ© un rapport expliquant les liens concrets entre l’UNIGE et les universitĂ©s israĂ©liennes[3].
Si une minoritĂ© de ces revendications ont Ă©tĂ© « entendues », comme la transparence entre l’UNIGE et les universitĂ© israĂ©liennes ainsi que l’accueil (pas proactif) des gazaouis (et pas des palestinien.ne.x.s) via une structure existant dĂ©jĂ Ă l’universitĂ©, leur majoritĂ© reste ignorĂ©e pour le rectorat. En effet, il estime impossible d’appeler directement Ă un cessez-le-feu et refuse de stopper toute collaboration avec les universitĂ©s israĂ©liennes. Au contraire, l’universitĂ© « soutient les appels des organisations internationales humanitaires tendant Ă la libĂ©ration des otages et Ă un cessez-le-feu afin dâĂ©viter une catastrophe humanitaire » et « [s’]engag[e] sur la voie dâune rĂ©flexion sur le rĂŽle des universitĂ©s dans le dĂ©bat public notamment en cas de conflits armĂ©s » dans sa prise de position concernant la « guerre IsraĂ«l-Hamas » du 20 mai 2024[4]. Il est dâabord entiĂšrement faux de qualifier de guerre ce qu’il se passe Ă Gaza depuis le 8 octobre et ce qu’il se passe en Palestine depuis plus de 75 ans (ne serait-ce qu’au regard du droit international). De plus, on voit trĂšs clairement que l’universitĂ© ne veut pas se positionner et utilise des jolis mots et des tournures de phrases alambiquĂ©es pour Ă©viter de dire tout simplement : l’universitĂ© ne se positionnera pas et ce malgrĂ© la demande de notre communautĂ©. De plus, les revendications « entendues » ne le sont quâen surface. En effet, rien nâa encore Ă©tĂ© mis en place pour rĂ©ellement accueillir pro-activement des gazaouis.
Dans ce texte, nous allons voir comment et pourquoi l’UNIGE est complice des crimes de guerre de l’Ă©tat d’IsraĂ«l mais aussi comment elle a fait pour Ă©teindre de son mieux un mouvement de contestation au sein de ces murs.
Ici, nous ne reviendrons pas sur les différentes avancées depuis la fin du semestre de printemps 2024.
2) « Collaborer » ou comment tenter d’Ă©teindre la contestation
Un jour aprĂšs le dĂ©but de l’occupation, une petite dĂ©lĂ©gation des occupant.e.x.s ont pu rencontrer en huis clos le vice-recteur Ădouard Gentaz ainsi que FrĂ©deric Esposito, responsable du bachelor en relations internationales. Les occupant.e.x.s voulaient pouvoir discuter directement de la mise en place des revendications ainsi que de la forme des nĂ©gociations.
DĂšs leur arrivĂ©e Ă la rĂ©union, la couleur Ă©tait annoncĂ©e : il n’y aurait pas de nĂ©gociation avec le rectorat. PlutĂŽt, cette mĂȘme dĂ©lĂ©gation allait rejoindre – Ă titre provisoire et conditionnĂ© – un « comitĂ© scientifique ». La participation au comitĂ© scientifique allait servir de substitut Ă la nĂ©gociation.
Pour revenir au comitĂ© scientifique, le rectorat avait (habilement) annoncĂ© un jour avant l’occupation la mise en place d’un « comitĂ© scientifique » ayant pour but de rĂ©flĂ©chir Ă la place de l’universitĂ© dans le dĂ©bat public, notamment en lien avec la situation Ă Gaza et « de permettre et dâĂ©clairer les dĂ©bats par une approche scientifique, en partageant leur exp ertise juridique, politique, historique ou sociologique ». On aurait difficilement rĂ©ussi Ă faire plus flou comme but.
Il y a plusieurs choses Ă dire concernant ce comitĂ©. Tout d’abord, du point de vue purement formel, il est Ă©tonnant que le rectorat se permette de crĂ©er un comitĂ©[5] sans passer par aucune des instances « dĂ©mocratiques »[6] alors que cela est la procĂ©dure usuelle. Sachant que le gĂ©nocide avait commencĂ© 7 mois auparavant et que l’universitĂ© a historiquement toujours dĂ» se positionner politiquement, la crĂ©ation de ce comitĂ© semblait avoir pour unique but de montrer que l’universitĂ© faisait quelque chose alors mĂȘme que la contestation des Ă©tudiant.e.x.s Ă©tait en train de monter dans toute la Suisse et plus largement dans le monde entier.
Autre point formel Ă©tonnant, l’appellation « scientifique ». On pourrait questionner (et on va le faire Ă la fin de cet article[7]) ce qu’est la science et Ă quel point elle est grandement influencĂ© par la pensĂ©e des dominants, mais il est tout bonnement lunaire d’estimer que quelques personnes choisies par cooptation – personnes dans lesquelles figurent notamment lâancienne conseillĂšre fĂ©dĂ©rale Ruth Dreifuss, des Ă©tudiant.e.x.s suivant les cours du prĂ©sident du comitĂ© ainsi que la doyenne de la facultĂ© des Lettres – puissent se targuer de l’appellation « scientifique » concernant les prises de position politique de l’universitĂ©. Il nous semble plutĂŽt que l’appellation « scientifique » serve ici dâargument de lĂ©gitimation aux prises de position du rectorat.
Mais alors, pourquoi ce comitĂ© existe ? Ătant donnĂ© que toutes les « dĂ©cisions » du comitĂ© doivent passer par le rectorat selon ce dernier (c’est entiĂšrement faux[8]) et qu’un vice-recteur siĂšge au sein du comitĂ©, ce dernier n’est absolument pas neutre et est entiĂšrement dĂ©pendant de la volontĂ© du rectorat. Si le comitĂ© disait « nous condamnons le gĂ©nocide Ă Gaza », le rectorat pourrait tout Ă fait refuser que cela soit la prise de position officielle de l’universitĂ© et dire autre chose. Cela permet aussi au rectorat d’Ă©viter de dialoguer directement avec les personnes qui contestent sa politique. En effet, alors mĂȘme que les occupant.e.x.s voulaient rencontrer dĂšs le premier jour la rectrice Audrey Leuba, cette derniĂšre refusait de les rencontrer car, selon elle, les occupant.e.x.s nĂ©gociait dĂ©jĂ avec le comitĂ© scientifique. Cela permettait au rectorat de dire publiquement qu’il dĂ©battait avec les occupant.e.x.s, alors qu’en rĂ©alitĂ©, il refusait toute discussion de fond avec ces dernier.Ăšre.x.s. Ce comitĂ© sert donc uniquement au rectorat Ă se laver les mains et Ă ne pas prendre ses responsabilitĂ©s politiques tout en disant que ces mĂȘmes responsabilitĂ©s ne sont pas politiques mais « scientifiques ». Cette tentative de dĂ©politisation du politique, prĂ©sente Ă toutes les sphĂšres de la sociĂ©tĂ©, permet de lisser des dĂ©cisions anti-dĂ©mocratiques et oppressantes. En disant quâun comitĂ© « neutre » a pris une dĂ©cision, le rectorat nâadresse pas lâaspect politique de la dĂ©cision dâune part et la lĂ©gitime â de par sa neutralitĂ© â de lâautre.
En plus de tout cela, le comitĂ© permettait surtout au rectorat de maĂźtriser le mouvement. Comme dit plus haut, le rectorat avait conditionnĂ© la participation des occupant.e.x.s aux « nĂ©gociations » Ă certaines conditions. Ă lâorigine, le rectorat conditionnait la participation au comitĂ© scientifique Ă la levĂ©e de lâoccupation de nuit. Cela revenait en somme Ă tuer quasiment tout dĂ©rangement que lâoccupation apportait Ă lâuniversitĂ©. Lâoccupation comme forme de contestation nâest pas un choix anodin, elle permet de dĂ©ranger lâespace occupĂ© et donc de montrer physiquement et matĂ©riellement un mĂ©contentement. ArrĂȘter lâoccupation de nuit revenait Ă rĂ©duire lâoccupation Ă une simple manifestation journaliĂšre, chose qui enlevait beaucoup de son sens Ă cette derniĂšre, dâautant plus quâelle nâempĂȘchait ni la tenue des cours[9] ni la tenue des activitĂ©s Ă©conomiques Ă lâUNIGE[10].
Heureusement, les occupant.e.x.s ont rĂ©ussi Ă sâextirper de ce conditionnement dans un premier temps et Ă accĂ©der au comitĂ© scientifique tout en tenant lâoccupation de nuit. NĂ©anmoins, iels nâavait toujours pas accĂšs Ă une nĂ©gociation directe avec le rectorat.
AprĂšs deux rĂ©unions avec le comitĂ© scientifique qui ont rĂ©sultĂ© en quelques promesses en lâair et Ă un soutien aux appels au cessez-le-feu, les Ă©tudiant.e.x.s ont encore une fois refusĂ© de lever lâoccupation de nuit aprĂšs 5 jours dâoccupation. Cela a rĂ©sultĂ© Ă leur exclusion du comitĂ© scientifique et Ă une diabolisation du mouvement de la part du rectorat. En effet, selon la rectrice, les occupant.e.xs ont Ă ce moment-là « brisĂ© le dialogue »[11]. En rĂ©alitĂ©, câest bien le rectorat qui a brisĂ© le dialogue. Pour ĂȘtre mĂȘme plus prĂ©cis.e.x.s, le rectorat nâa mĂȘme initiĂ© aucun dialogue. Au contraire, il a refusĂ© tout dialogue et aprĂšs 5 jours dâoccupation il a activement commencĂ© Ă tuer le mouvement matĂ©riellement et mĂ©diatiquement.
En plus de tuer le mouvement, le rectorat a aussi
essayé de le calmer en adoptant une attitude infantilisante et nonchalante avec
les Ă©tudiant.e.x.s participant Ă lâoccupation. Ce dernier a multipliĂ© les
interactions informelles tout au long de lâoccupation alors que les membres de
la CEP avaient exigé un cadre clair de négociation, et ce depuis le début de
lâoccupation. La venue rĂ©pĂ©tĂ©e des membres du rectorat et de leurs sbires
collaborateur.ice.x.s avaient pour but de convaincre les étudiant.e.x.s (et ce
explicitement) que ces nĂ©gociations nâĂ©taient pas politiques. Cette
personnification et pseudo-humanisation des enjeux politiques invisibilise les
dynamiques de pouvoir entre les parties au profit de supposées discussions
entre « humains ». Les dominants ne sont considérés plus des
vice-recteurs, secrĂ©taires gĂ©nĂ©raux ou directeurs de programmes dâĂ©tudes mais
des humains (avec un petit cĆur qui bat). Cette stratĂ©gie dĂ©samorce, lisse et
Ă©vite dâentrer en conflictualitĂ©. La politique laisse place Ă lâĂ©motion, ce qui
rend trÚs compliqué les négociations de fond et délégitime les personnes
cherchant à obtenir certaines revendications (ici les étudiant.e.x.s).
3) Lisser et infantiliser, ou comment éteindre la contestation
AprĂšs avoir dĂ©finitivement Ă©cartĂ© les Ă©tudiant.e.x.s de toute nĂ©gociation, le rectorat a commencĂ© Ă affaiblir le mouvement Ă petit feu en prenant des dĂ©cisions remettant en question le fait que lâuniversitĂ© soit un lieu public et en diabolisant explicitement lâoccupation via des unilistes[12].
Le soir mĂȘme de lâexclusion des occupant.e.x.s du comitĂ© scientifique, le rectorat a dĂ©cidĂ© de fermer tous ses bĂątiments au public pour des raisons âsĂ©curitairesâ. Cette affirmation Ă©tait choquante pour deux raisons : elle faisait croire que le mouvement Ă©tait dangereux dâune part et que ce nâĂ©tait pas le rĂŽle de lâuniversitĂ© de maintenir le droit de manifester de sa communautĂ© de lâautre. Or, la CEP a Ă©tĂ©, tout au long de lâoccupation, un mouvement inclusif et pacifique. De plus, câest le rĂŽle de lâuni de garantir le droit de manifester et non lâinverse. Dire que lâuni doit ĂȘtre fermĂ©e âĂ cause des occupant.e.x.sâ nâest quâune Ă©niĂšme volontĂ© dâĂ©touffer un mouvement contestataire.
Afin de déloger des étudiant.e.x.s, le rectorat a finalement choisi de porter
plainte. Il aurait Ă©videmment pu agir autrement. Tout dâabord, il aurait
évidemment pu accepter les revendications du mouvement en raison de leur
pertinence. Ensuite, il nâĂ©tait absolument pas nĂ©cessaire de porter plainte
pour faire partir les manifestant.e.x.s. En effet, le rectorat aurait pu emprunter
la voie civile, ce qui aurait Ă©vitĂ© lâenvoi au poste de police de prĂšs de 50
personnes. Les occupant.e.x.s avaient annoncĂ©.e.x.s dĂšs le dĂ©part quâen cas
dâarrivĂ©e de la police iels partiraient directement et sans violence. La
âstratĂ©gie des menottesâ Ă©tait claire : intimider tout un mouvement. En effet
les occupant.e.x.s de lâUNIGE ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©exs pour des raisons politiques. Le
rectorat a refusĂ© le dialogue. Ătant donnĂ© quâil nâa pas voulu rĂ©pondre aux
revendications politiques du mouvement, il a préféré faire usage de la force
physique.
Nous voyons lĂ une violation claire du droit de manifester, droit qui inclut
notamment de manifester lĂ oĂč se trouvent les personnes et le fait de pouvoir
âdĂ©rangerâ. En accusant le mouvement dââune instrumentalisation du
mouvement par des groupes ayant un autre agendaâ [uniliste du 13 mai]
et en proposant une cellule psychologique car la manifestation aurait créé un « malaise »
[uniliste du 14 mai] auprÚs de la communauté universitaire, le rectorat
infantilise les Ă©tudiant.e.x.s qui demandent lâacceptation de revendications
claires. Ironiquement, le rectorat nâa ni âmis en placeâ[uniliste mardi 14
mai] cette cellule psychologique (qui existe depuis des années) ni averti
les collaborateurice.x.s de la cellule psychologique de leur potentielle
nouvelle charge de travail, ni osĂ© avouer que le dit âmalaiseâ[uniliste
mardi 14 mai] a été produit par la répression exercée par le rectorat
envers des membres de sa propre communauté.
Les revendications de la CEP, qui demandent simplement Ă lâuniversitĂ© de se positionner face Ă un gĂ©nocide et dâagir en consĂ©quence, soit en arrĂȘtant les partenariats UNIGE- universitĂ©s israĂ©liennes, nâont rien dâheurtant ni de radical. Elles sont dans la lignĂ©e claire de ce que revendique la CEP depuis le dĂ©but â une condamnation claire de lâirrespect du droit international humanitaire et un appel Ă la paix.
Nous voyons donc dans les mĂ©thodes dâintimidation du rectorat trois choses :
une répression du droit de manifester, une volonté de ne pas répondre aux
revendications de la CEP et une privatisation inquiĂ©tante de lâuniversitĂ© (en
faisant usage de sécus afin de contrÎler les identités et en fermant
lâuniversitĂ© Ă touxtes).
Notre rectorat nous a donc envoyé un message politique fort : face au droit de
manifester, dâautant plus pacifique, de personnes de la communautĂ© choquĂ©es par
un gĂ©nocide, on ferme lâuni, on envoie la police et finalement on fait taire un
mouvement de contestation.
Cette stratĂ©gie sâinscrit trĂšs directement dans tout ce que nous savons du
nouveau rectorat : privilĂ©gier âlâemployabilitĂ©â â soit la disciplinarisation
au salariat â Ă la rĂ©flexion, des fausses mesures au vrai dialogue et la
nĂ©olibĂ©ralisation de lâuniversitĂ© Ă la crĂ©ation de savoir pour touxtes.
Tout au long de cette sĂ©quence politique, alors mĂȘme que le rectorat empĂȘchait tout dialogue avec le mouvement de la CEP-UNIGE, la rectrice nâa eu de cesse de dĂ©livrer nombre dâĂ©lĂ©ments de discours â notamment Ă travers lâenvoi de mails uniliste et dâapparitions mĂ©diatiques â infantilisant le mouvement et justifiant la rĂ©pression menĂ©e Ă son encontre. Elle a pu ainsi faire usage dâune rhĂ©torique sĂ©curitaire afin de contrĂŽler les identitĂ©s des personnes entrant dans les bĂątiments par des sĂ©cus et afin dâenvoyer les flics.
4) Mais pourquoi éteindre la contestation ?
Officiellement, lâUNIGE a « dĂ» » arrĂȘter lâoccupation car cette derniĂšre aurait supposĂ©ment « Ă©chapp[er] au collectif » [uniliste du 14 mai]. Les occupant.e.x.s seraient en rĂ©alitĂ© des « personnes extĂ©rieures Ă lâUniversitĂ© », se feraient influencer par des groupes politiques, seraient un danger pour la sĂ©curitĂ© et ne retireraient pas une banderole « polĂ©mique ». On ne reviendra pas trop ici sur le pourquoi du comment ces allĂ©gations sont entiĂšrement fausses, la CEP lâa trĂšs bien fait dans plusieurs de ses posts insta[13] et communiquĂ©smais il faut retenir une chose : elles sont toutes fausses et dĂ©tournent la rĂ©alitĂ©. Par exemple, alors mĂȘme que le rectorat et les Ă©tudiant.e.x.s avaient trouvĂ© un accord concernant la banderole « polĂ©mique » (les Ă©tudiant.e.x.s pouvaient la laisser mais mettaient une explication sur les rĂ©seaux sociaux et Ă cĂŽtĂ© de la banderole), le rectorat a finalement retournĂ© sa veste et exigĂ© quâelle soit enlevĂ©e.
Bref, les rĂ©actions irrespectueuses et infantilisantes du rectorat tĂ©moignaient dâune chose : sa peur. Sa peur que sa complicitĂ© Ă un gĂ©nocide soit mise en avant et sa peur que sa collaboration avec des universitĂ©s travaillant activement pour ce gĂ©nocide soit aussi mise en avant.
Aujourdâhui lâUNIGE collabore avec trois universitĂ©s israĂ©liennes qui soutiennent toutes le gouvernement israĂ©lien et son armĂ©e dans leurs actions. Ces collaborations ne sont scientifiquement et monĂ©tairement pas importantes pour lâUNIGE, qui nâa donc visiblement pas dâautres raisons que celles politiques de les continuer. Par exemple, lâuniversitĂ© hĂ©braĂŻque de JĂ©rusalem a un partenariat trĂšs spĂ©cial[14] avec lâUNIGE alors mĂȘme que leurs Ă©changes acadĂ©miques sont rares.
Avec ces collaborations, lâUNIGE lĂ©gitime politiquement et acadĂ©miquement ses universitĂ©s alors mĂȘme que ces derniĂšres participent activement au massacre de lâĂtat israĂ©lien, qui a fait dans les premiers 9 mois du gĂ©nocide plus de 186’000 en bande de Gaza[15].
LâUNIGE se cache derriĂšre un neutralitĂ© et un comitĂ© « scientifique » pour Ă©viter de montrer au grand jour quâelle soutient et lĂ©gitime des institutions travaillant main dans la main avec un Ă©tat gĂ©nocidaire.
5) Neutralité ?[16]
La scientificitĂ©Ì construite des savoirs va souvent de pair avec un apolitisme revendiquĂ©. Ce dernier joue en rĂ©alitĂ©Ì un rĂŽle idĂ©ologique. Comme mentionnĂ© plus haut, il sert Ă cacher les rapports de domination et Ă dĂ©finir comme «objectivement vrais» les savoirs des dominants. A lâuniversitĂ©Ì, ça permet de cacher que ce sont toujours les mĂȘmes qui les produisent et les diffusent. On nous fait constamment oublier que tout savoir est construit, en premier lieu dans une salle de cours, et quâon pourrait ĂȘtre partie prenante de leur production et de leur diffusion. En bref, que ces connaissances pourraient ĂȘtre les nĂŽtres.
Mais cette association entre science et apolitisme nâest bien entendu pas naturelle. Bien que toujours minoritaires, de plus en plus de chercheur.euse.x.s produisent du savoir « militant », câest-Ă -dire avec un parti pris en faveur des dominĂ©.e.x.s assumĂ© ouvertement. Dâautres font un pas supplĂ©mentaire et produisent du savoir par et pour les luttes sociales, Ă lâimage du rĂ©cent site Internet ENQUETECRITIQUE.ORG.
Au niveau institutionnel, on nous brandit sans cesse un apolitisme qui nie le caractĂšre hiĂ©rarchique de lâuniversitĂ©Ì. Par exemple, depuis des annĂ©es, lâUNIGE refuse dâenvoyer les unilistes de la part de la CUAE lorsquâelles sont jugĂ©es « Ă caractĂšre politique ». Pas de politique Ă lâuniversitĂ©Ì, nous dit-on donc.
Doit-on rappeler que le buste de Carl Vogt, une figure du racisme scientifique, est toujours censĂ© revenir trĂŽner fiĂšrement devant Uni-Bastions Ă la fin des travaux malgrĂ© des demandes rĂ©pĂ©tĂ©es de plusieurs collectifs de le retirer? Comment lâuniversitĂ© peut-elle se prĂ©tendre neutre lorsque quâelle fait le choix rĂ©flĂ©chi dâaccorder une place si valorisante Ă un racialiste ? En 2015, lâUNIGE a dâailleurs Ă©galement baptisĂ© le plus rĂ©cent de ses bĂątiments en lâhonneur de Carl Vogt. AprĂšs de nombreuses contestations Ă©tudiantes, elle lâa finalement dĂ©pabtisĂ© (mĂȘme si le bĂątiment nâest toujours pas renommĂ©). Souvent, lorsque des critiques sâĂ©lĂšvent contre la valorisation de personnages racistes dans lâespace public, les rĂ©acs rĂ©pondent que de toute façon, on ne peut plus rien dire et quâil est quand mĂȘme bien dommage de juger le passĂ© avec les critĂšres du prĂ©sent. Mais ce genre de rĂ©action illustre, une fois de plus, que ces personnes considĂšrent leur vision de lâhistoire, leur lecture des rapports sociaux comme la norme, figĂ©e dans le temps et immuable. Et que toute tentative de renverser cette norme est une censure, une lubie politique. Plus gĂ©nĂ©ralement, le monde acadĂ©mique se rĂ©fugie derriĂšre une infrastructure stable pour garantir les intĂ©rĂȘts des dominants. Il possĂšde une panoplie dâoutils pour Ă©viter une remise en cause trop radicale en son sein, comme lâa trĂšs bien dĂ©montrĂ© le comitĂ© scientifique en considĂ©rant quâun appel au cessez-le-feu Ă Gaza Ă©tait trop radical.
La tentative des dominants de faire passer leur politique pour de la neutralitĂ©Ì et notre politique comme une agression est un stratagĂšme pour nous rĂ©duire au silence. Mais dans un monde traversĂ© par des rapports de domination, voulons-nous vraiment rester «objecti.f.ve.x.s» et «neutres» face Ă des relations qui engendrent de lâoppression ? LâidĂ©al dâobjectivitĂ©Ì voudrait quâon traite sur un pied dâĂ©galitĂ©Ì toutes les opinions de maniĂšre Ă faire entendre toutes les voix. Mais traiter indiffĂ©remment les dominants et les opprimĂ©.e.x.s est au mieux un dĂ©sintĂ©rĂȘt pour lâĂ©mancipation des second.e.x.s, et au pire une excuse pour dissimuler un soutien aux premiers.
7) La suite ?
En refusant de prendre position et en continuant de collaborer avec des Ă©tats impĂ©rialistes et coloniaux au nom d’un soi-disant apolitisme et d’une soi-disant nĂ©cessitĂ© de rigueur et de libertĂ© acadĂ©mique, l’universitĂ© est complice. De plus, lâuni instrumentalise les positionnements politiques des Ă©tudiant.e.x.s occupant.e.x.s comme des pseudos-agressions. Comme l’a dit AdĂšle Haenel, « dĂ©politiser le rĂ©el, câest le repolitiser au profit de lâoppresseur », et c’est bien ça que font les dominants (comprendre ici : le rectorat) en faisant passer leur politique pour de la neutralitĂ© et notre politique comme une agression.
Aujourdâhui plus que jamais, il faut continuer de se
mobiliser autour de la question palestinienne et ne pas baisser les bras face
aux attaques du rectorat. En effet, lâuniversitĂ© ne doit pas ĂȘtre un lieu de
lĂ©gitimation dâĂ©tats gĂ©nocidaires au nom dâune pseudo-neutralitĂ©. Au contraire,
elle se doit dâĂȘtre un lieu dâapprentissage critique. Les Ă©tudiant.e.x.s ont
une position trÚs privilégiée dans la société : nous avons souvent plus de
temps et de moyens de lutter. Alors mĂȘme si nos unis ne nous apprennent pas Ă
penser de façon critique mais ne sont que des machines à création de travailleur.euse.x.s
discipliné.e.x.s pour le patronat, de notre cÎté on peut continuer de lutter,
de sâinformer et dâoccuper. Du coup, nâhĂ©site pas Ă rejoindre la CEP !
[1] rapport de Francesca Albanese
[2] https://cuae.ch/lettre-de-la-cep-au-rectorat-de-lunige/
[3] https://cuae.ch/rapport-de-la-cep-concernant-les-liens-entre-lunige-et-les-universites-israeliennes/
[4] https://www.unige.ch/index.php?cID=635
[5] il y a trĂšs peu de comitĂ©s Ă l’universitĂ© et ceux-ci ont d’habitude un but prĂ©cis
[6] Notamment l’assemblĂ©e universitaire de l’UNIGE, sorte de parlement de l’UNIGE. Seulement un quart de ses membres sont des Ă©tudiant.e.x.s alors qu’iels sont de trĂšs loin le plus grand corps de l’UNIGE. Bien que lâassemblĂ©e universitaire soit considĂ©rĂ©e comme le parlement de lâUNIGE, elle nâa en rĂ©alitĂ© aucun pouvoir dĂ©cisionnel et ne peut que donner des recommendations au Rectorat.
[7] cf. p. 6
[8] par exemple, le comité des bourses prend des décisions sans que cela ne passe par le rectorat
[9] contrairement Ă lâoccupation dâun auditoire qui a permit dâobtenir le Nadir, espace autogĂ©rĂ© Ă©tudiant
[10] contrairement Ă lâoccupation de la cafĂ©tĂ©ria de 2021
[11] lâinterview de Leuba au 19h30 du 10 mai 2024 https://www.rts.ch/play/tv/19h30/video/19h30?urn=urn:rts:video:14897473
[12] mails envoyés à tou.te.x.s les étudiant.e.x.s
[13] Voir lâinstagram : @cepunige
[14] rapport sur les liens entre lâUniversitĂ© de GenĂšve, les universitĂ©s israĂ©liennes et le rĂ©gime israĂ©lien p.37ss
[15] et ce selon le média the Lancet en date du 5 juillet 2024 https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(24)01169-3/fulltext
[16] cette partie est en partie reprise de lâarticle « NeutralitĂ© mon cul ! » du Regard Critique n°51 de la CUAE


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