Edito
Le 18 janvier 2025, la commission « Recto-Fac » de l’Université de Genève, une commission où siègent les chefs des administrations, s’est réunie pour prendre une décision importante : l’université de Genève interdit désormais aux personnes portant le voile de travailler à l’université si elles sont en contact avec le public. Une lourde décision à prendre, dirait-on. Quelque chose à décider avec les organes démocratiques, pourrait-on penser. Au moins, une décision sur laquelle communiquer publiquement, peut-être ? Eh bien, pas à l’Université de Genève. Ici, on n’avoue même pas qu’il y a eu une décision, même après plusieurs demandes de clarifications. On va simplement dire : « rappel de la loi sur la laïcité du canton de Genève ». Et pourtant, il y a eu un changement de pratique : plusieurs personnes auxquelles on avait promis un emploi n’ont pas été embauchées à l’Uni, simplement parce qu’elles portaient un foulard sur la photo de leur carte d’étudiant.e.x. D’autres n’ont pas vu leur contrat d’assistantes-doctorantes renouvelé pour la même raison. Et ce n’est pas la première fois que l’Unige s’attaque aux personnes musulmanes : dans les débats autour des prières dans la salle de repos à Uni-Mail, on a déjà vu comment des propos islamophobes et racistes se cachaient derrière les mesures « défendant la laïcité ».
Tout le monde sait que le rectorat de l’Unige ne fait que des dingueries, mais ce cas n’est pas isolé. Depuis plusieurs décennies, la droite française propage une nouvelle conception de la laïcité, qui vise surtout les personnes musulmanes. Le premier article de ce nouveau Regard Critique essaie donc de retracer comment l’extrême-droite française a pu inventer une nouvelle conception de la laïcité pour l’instrumentaliser à des fins islamophobes et racistes. Le deuxième article retracera d’abord les attaques islamophobes ayant eu lieusous prétexte de la lutte anti-terroriste, puis se focalisera sur la situation genevoise, où une « loi sur la laïcité », soutenue par une large coalition de droite, a été votée en 2019. Ses buts sont les mêmes qu’en France : priver les personnes musulmanes de l’accès aux espaces publics, à l’éducation, à une carrière dans l’État, bref, de la possibilité de faire entièrement partie de la société. L’objet du dernier article sera finalement de comprendre les mesures actuelles à l’Unige sous l’angle de la situation globale – et la question des moyens d’action. Spoiler : il faut se mobiliser.
Voili, voilà, nous vous souhaitons du plaisir à lire ce nouveau Regard Critique !!! (c’est vrai, le sujet est pas très fun, mais d’autant plus important). Aussi, vu qu’on teste un peu ce nouveau format, nous serions ravi.e.x.s d’avoir vos retours !
A bientôt dans les mobilisations,
Le comité de la CUAE
1er article : La laïcité comme prête-nom du racisme anti-musulman
En premier lieu, on ne dirait pas que la droite a une réelle raison de défendre et de promouvoir la laïcité. Concept émancipatoire des luttes sociales et démocratiques au 19e siècle, la laïcité visait à l’origine à éviter l’amalgame entre État et Église catholique. Il s’agissait par exemple d’abolir les cours de catéchisme des écoles publiques, ou de bannir les crucifix des tribunaux. Quel intéret l’extrême-droite aurait-elle donc à devenir tout à coup défenseuse de la laïcité, elle qui a toujours voulu protéger les privilèges de l’Église ?
En une phrase: la droite instrumentalise la laïcité pour ses projets islamophobes et donc rendre plus « acceptable » son racisme. Nous allons donc essayer de montrer comment l’extrême-droite a inventé une « nouvelle laïcité de droite ». Et comment, dédiabolisées par le terme magique de « laïcité », ces politiques ont été ensuite adoptées par la droite modérée. Enfin, nous verrons comment la laïcité a déjà été un moyen d’oppression des personnes musulmanes dans l’Algérie colonisée.
Comment la laïcité a-t-elle pu devenir de droite ?
Il faut d’abord comprendre que l’avènement de la laïcité de droite suit un schéma récurrent, dans lequel le discours initial d’extrême-
droite, comme par exemple la fable du « grand remplacement » ou de la « guerre des civilisations ») est d’abord rejetée par quasiment tous les partis politiques. Mais il suffit que quelques jours plus tard, Le Pen explique que ces prières posent problème pour la laïcité en France, pour que la « problématique » des prières dans la rue soit presque unanimement acceptée. Baubérot écrit : « Ses propos, d’abord considérés comme indignes, se sont trouvés transformés par ce tour de passe-passe (l’invocation de la laïcité -ndla-), en propos légitimement aptes à focaliser le débat public ». C’est ainsi que l’extrême-droite rend ses propos islamophobes utilisables par la droite modérée. Cette dernière prend volontairement le relais, renforçant alors la chimère que la présence de l’islam menacerait la laïcité.
Pourquoi la laïcité ? La notion de laïcité se prête particulièrement bien à une instrumentalisation de par son caractère flou et mal défini. Dans le discours de la droite, la laïcité passe de garante de droits égaux et de liberté religieuse pour chacun.e.x à un moyen de contrôle et de politique identitaire. Mais comment y arrive-t-elle ?
Il s’agit par exemple de réinterpréter ce qui est public. Comme le montre Baubérot, cela désignait initialement l’État et les institutions remplissant des fonctions étatiques – « publiques ». La laïcité était appliquée aux institutions étatiques en tant que telles pour que chacun.e.x qui interagit avec ces institutions puisse exercer « son culte » librement. Bref, pour que personne ne soit discriminé par l’État. La droite essaie par contre de détourner la notion de « publique » pour l’appliquer à l’espace public dans le sens spatial. Désormais, tous les individus circulant dans « l’espace public » sont appelés à « respecter les principes de la laïcité » – c’est-à-dire de ne pas trop montrer leur apparence religieuse (surtout si cela comprend le port du voile). C’est donc par ce détour définitionnel que la droite essaie de justifier des mesures répressives par la laïcité. C’est donc notamment aussi les écoles et universités qui sont affectées par cela. La laïcité n’est plus un principe qui protège les individus contre l’État, mais un principe qui restreint leurs libertés. La laïcité comme moyen de contrôler des populations marginalisées
L’idée de la laïcité comme moyen de contrôle étatique est encore plus développée par l’historienne Valentine Zuber. Elle argumente que la laïcité est souvent employée non comme un principe de liberté, mais plutôt comme un mode de régulation religieuse par l’État. Pour elle, « les discours de type laïco-identitaire, (transposent) terme à terme la logique du bouc-émissaire, juifs avant-guerre, musulmans, roms, réfugiés aujourd’hui, instrumentalisés et racialisés », devenant ainsi un outil d’exclusion. Les mesures ayant pour objectif de « protéger la laïcité », comme l’interdiction du voile dans des écoles publiques, prennent alors plus de sens lorsqu’on les envisage comme des mesures visant explicitement à augmenter le contrôle étatique sur certains groupes sociaux ou religieux. À cet objectif de contrôle se mêle une réflexion identitaire qui vise à préserver l’image d’une population soi-disant homogène.
Cette conception de la laïcité nous pousse à la concevoir non seulement comme une ruse contemporaine de la droite pour cacher son racisme anti-musulman, mais aussi comme un principe permettant à l’État de contrôler certaines populations par des politiques identitaires. Ce phénomène se manifeste aujourd’hui dans les campagnes islamophobes qui se répandent dans nos écoles, universités et autres institutions publiques, mais il n’est pas nouveau et est issu d’une longue histoire coloniale.
En effet, déjà lors de la colonisation de l’Algérie par la France entre le 19e et le 20e siècle, la laïcité était employée contre les personnes musulmanes pour assurer le pouvoir colonial. L’exemple le plus flagrant de cette stratégie est le « dévoilement public » de femmes musulmanes portant le voile par l’armée française comme moyen de guerre psychologique. Pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie, l’armée française organisait des « cérémonies » publiques, lors desquelles des femmes françaises blanches enlevaient solennellement le foulard de femmes musulmanes. Instrumentalisant non seulement la laïcité, mais aussi l’émancipation des femmes, ces évènements et leur diffusion médiatique étaient l’un des nombreux outils pour maintenir le pouvoir de la France coloniale.
Si, aujourd’hui, la laïcité devient un moyen de pression sur des personnes marginalisées, son instrumentalisation a historiquement déjà souvent été un moyen de contrôle de l’État pour maintenir l’ordre social dominant (elle a déjà été instrumentalisée par l’État pour maintenir un ordre social dominant).
2e article : Petit historique des lois dites « laïques » en Suisse
Initiative anti-minarets, mesures de prévention de la radicalisation, initiative anti-burqa : L’islam est présenté comme une menace par la droite, mais ce phénomène n’est pas spécifique à la France. La Suisse, qui se mobilise tout autant contre les personnes racisées et musulmanes que son voisin, a également durci de nombreuses lois et pratiques au cours des dernières décennies. Celle-ci visant principalement à augmenter le contrôle sur les personnes musulmanes.
L’invention d’une soi-disant menace musulmane
Depuis 2022, une nouvelle base légale a été instaurée, selon laquelle « la police peut agir plus facilement à titre préventif lorsque des indices concrets et actuels laissent penser qu’une personne représente une menace terroriste ». Or, l’application de cette base légale repose souvent sur des présupposés racistes, qui identifient les personnes racisées comme cible principale. Sur le même principe, les cantons de Genève et de Vaud ont créé en 2019 le Pôle Rizhome, une structure chargée de « prévenir la radicalisation » et d’offrir un soutien aux personnes, ou à leurs proches, susceptibles de se radicaliser. En observant leurs rapports biannuels, on constate que la majorité des demandes qu’ils reçoivent est de plus en plus liée à des craintes de radicalisation violente en lien avec l’islam (on passe de 78% en 2020-2021 à 90% des demandes en 2024). Sur la base de ces données, on peut légitimement se demander : cette peur de la radicalisation, surtout lorsqu’elle est associée à l’islam, est-elle réellement fondée ou plutôt induite par les discours islamophobes, omniprésents dans les médias?
Les partis d’extrême droite, en Suisse également, ont à plusieurs reprises diffusé des images et des informations désignant les personnes immigrées — souvent originaires de pays à majorité musulmane — comme une « menace ». Et, dans certains cas, des initiatives ouvertement racistes ont même rencontré un certain succès. Rappelons par exemple l’initiative populaire de l’UDC et de l’UDF de 2009 interdisant la construction dminarets, adoptée à 57%, et désormais inscrite dans la constitution fédérale. Comment oublier, également, l’initiative tessinoise « anti-burqa » ou l’initiative sur la « dissimulation du visage », inspirée de la loi française, et proposée par la Lega dei Ticinesi, parti d’extrême droite particulièrement xénophobe et raciste ? On peut donc légitimement se demander : avait-elle une base empirique ? La réponse est non. Au Tessin, les seules personnes portant le voile intégral sont quelques touristes de passage en été. Et pourtant, cette initiative a été approuvée par 65,4 % de la population. Et ce n’est pas tout : cette loi a ensuite été adoptée au niveau national en mars 2021 avec 51,2% des voix et est entrée en vigueur dès janvier 2025 dans toute la Suisse.
La question demeure donc la même : était-elle vraiment nécessaire ? Et vivons-nous réellement dans un État « neutre » et « laïque », ou plutôt dans un État qui, suivant des objectifs identitaires et racistes, essaie de contrôler une partie de sa population ?
Genève : Précurseure de la laïcité d’extrême-droite en Suisse ?
Cette rhétorique sur la laïcité imprègne également la Nouvelle Constitution du canton de Genève de 2013, qui rappelle, dans l’article 3, le caractère « laïque » de l’État et sa « neutralité religieuse ». Afin de déterminer comment traduire concrètement ce principe de laïcité, le conseiller d’État libéral Pierre Maudet, alors chef du Département de la sécurité et de l’économie de la République et canton de Genève, confia en août 2013 la tâche à un groupe de travail sur la laïcité (GTL).
Le rapport du GTL s’ouvre sur l’affirmation que la laïcité est un état d’esprit, qui « doit imprégner non seulement les textes légaux, mais aussi les personnes chargées de les appliquer », puisqu’elle constituerait « l’expression d’une morale sociale ». C’est au sein même de ce groupe qu’a été formulée la fameuse loi sur la laïcité, adoptée le 10 février 2019. L’un des points centraux – et des plus controversés – de cette loi stipule que : « Les collaborateur•ice•x•s de l’État et des établissements publics en contact avec le public ne doivent pas afficher leur appartenance religieuse, ni par un signe ni par leurs propos, dans l’exercice de leurs fonctions. » Mais qu’entend-on exactement par signe d’appartenance religieuse ? Et surtout, qui est, à nouveau, la cible principale de cette loi?
Eh bien, la réponse semble, à ce stade, assez évidente : les personnes musulmanes, et en particulier les femmes voilées. Comme si elles ne subissaient pas déjà suffisamment de jugements moraux et de discriminations, cette loi augmente encore la pression et le contrôle, cette fois de la part de l’État lui-même. Présentée par la droite genevoise comme une volonté de libérer les femmes d’une religion qui les opprimerait, cette loi, dans les faits, rend encore plus difficile l’accès des femmes voilées à des postes de travail et à l’éducation supérieure. Comme si ce n’était déjà pas assez difficile pour elles, elle aggrave les inégalités de traitement à l’égard des femmes, et en particulier des femmes voilées, qui se retrouvent de facto exclues de nombreux emplois de la fonction publique, généralement plus stables et sécurisés.
Au-delà donc d’imposer un jugement moral sur les femmes voilées, les partis de la droite genevoise — mais pas seulement — instrumentalisent des concepts émancipatoires, tels que la « laïcité » ou la « libération des femmes du patriarcat », tout en maintenant une gestion différenciée de certaines catégories de la population et en perpétuant leur marginalisation.
3e article : Comment se mobiliser à l’université de Genève ?
Qu’est-ce que tout cela nous apprend sur la situation à l’Unige ? Il est évidemment difficile de faire un parallèle direct entre l’Unige et d’autres contextes. Ne plus embaucher de personnes voilées n’est pas la même chose que des dévoilements publics ni que les affiches de l’extrême droite contre les minarets. Mais toutes ces choses relèvent de la même logique : les articles de cet RC ont montré que les mesures « laïques » du rectorat de l’Unige (assumées ou non) se situent dans un contexte historique où la droite s’attaque de plus en plus aux personnes racisées, notamment aux femmes voilées, et cela sous le prétexte de la laïcité ou de la lutte anti-terroriste. Ces mesures opèrent souvent pour cacher le caractère raciste des lois et mesures adoptées, mais aussi plus directement comme moyen de contrôler des groupes sociaux dans le cadre de politiques identitaires ou pour restreindre l’accès aux positions sociales élevées a des personnes déjà marginalisées.
Comment peut-on se mobiliser contre le racisme de l’Unige, mais aussi contre cette instrumentalisation de la laïcité plus largement ? Depuis plusieurs mois, une coalition de syndicats de travailleur.euse.x.s et d’associations étudiantes a essayé de négocier avec le rectorat sur ces questions. Malheureusement, les discussions ont souvent échoué car le rectorat refusait d’avouer sa décision de janvier 2025. Il gardait un flou immense et refusait d’entamer un vrai dialogue. Par exemple, le rectorat a refusé de choisir bilatéralement les avocat.e.x.s mandaté.e.x.s pour produire un avis de droit sur la question du port du voile à l’Unige. C’est donc pour toutes ces raisons qu’une mobilisation va se lancer, on vous invite à rester attentif.ve.x.s et à soutenir les personnes concernées par ces mesures racistes ! D’ici là, n’hésitez pas à en parler autour de vous et à faire connaître ces agissements du rectorat.


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