Rétrospective des années Flückiger
Ce printemps, une nouvelle rectrice arrive à l’UniGE. Cette nouvelle tête médiatique de l’université de Genève vient remplacer Yves Flückiger (ci-après : Flücki/Flückiger), un vieux briscard. Flücki avait déjà fait tout son parcours académique à l’UniGE avant d’arriver au rectorat. Et depuis 2007, il occupe sans discontinuer une place de choix au sein du rectorat de l’UniGE (d’abord vice-recteur et ensuite, depuis juillet 2015, recteur). Il nous a semblé important de revenir sur quelques moments marquants de son passage au poste de recteur.
Prenez ce texte comme l’hommage de la CUAE au professeur Flückiger (que nous sommes heureu.se.x.s de voir partir à la retraite, tant pour son bien que pour le nôtre).
Hausse des taxes pour les étudiant.e.x.s et occupation des bureaux du rectorat
Les membres de l’UDC ne sont pas les premiers à avoir eu l’idée d’augmenter les taxes d’études, Flückiger aussi y a pensé, déjà en 2016 (quel avant-gardiste !). En effet, le rectorat a proposé en automne 2016 d’instaurer des frais d’inscription à l’université. Cette proposition s’inscrivait dans une volonté « d’économie » du rectorat. La CUAE s’est immédiatement opposée à cette mesure, inutile et onéreuse pour tou.x.te.s et mettant en difficulté les étudiant.e.x.s les plus précaires. En décembre 2016, l’Assemblée Universitaire a voté contre cette mesure (27 voix contre la mesure et 5 pour). Le rectorat n’a malheureusement pas lâché et
a continué à vouloir aller de l’avant avec l’instauration de cette nouvelle mesure.
La CUAE a organisé une manifestation quelques jours plus tard contre ce projet. Cette manifestation
s’est terminée par une occupation des bureaux du rectorat. Lors de l’occupation, le rectorat est venu et a finalement décidé d’abandonner l’introduction de frais d’inscription à l’université.
Les membres de l’UDC ne sont pas les premiers à avoir eu l’idée d’augmenter les taxes d’études, Flückiger aussi y a pensé, déjà en 2016 !
Gestion de la crise sanitaire du COVID-19
Pour les étudiant.e.x.s, la période a été d’une brutalité folle. Du jour au lendemain, les cours étaient en
ligne et les étudiant.e.x.s étaient privé.e.x.s de très précieux espaces de socialisation. Cette situation a placé la majorité d’entre elleux dans des situations d’isolement et a très directement affecté leur santé. Les petits jobs qui permettaient à de nombreu.se.x.s étudiant.e.x.s de joindre les deux bouts se sont faits plus rares ou encore plus précaires. Mais il ne venait pas à l’idée du rectorat de considérer les demandes des étudiant.e.x.s.
Dès le début, il a opté pour un manque de transparence. Il n’était pas possible de glaner la moindre information sur les réunions rectorat-décanats qui parlaient de la gestion du COVID. Nos sollicitations restaient sans réponse et après de longues attentes, les quelques réponses restaient largement insatisfaisantes.
Il semblerait que toute la gestion de la crise était guidée par un seul et même principe : préserver le prestige et le rayonnement international de l’UniGE. Tant pis si ça passe par des décisions verticales ; tant pis si ça met à mal le parcours académique des étudiant.e.x.s ; tant pis si l’augmentation des aides pour les étudiant.e.x.s n’était largement pas à la hauteur du besoin.
Mais aussi, tant pis si les conditions d’examens sont dramatiques ; tant pis pour l’égalité de traitement entre les facultés et les volées ; tant pis si la surveillance des examens doit être faite par un logiciel informatique géré par une start-up française peu regardante sur la protection des données.
[T]oute la gestion de la crise était guidée par un seul et même principe : préserver le prestige […] de l’UniGE
Bref, tant pis pour les étudiant.e.x.s ! Tant que l’université reste attractive et que les diplômes ne « perdent pas de valeur ».
Mise en place de repas abordables
Bon, le rectorat n’a pas fait que des trucs à gerber non plus. Il a par exemple aidé à mettre en place des repas à 5 CHF dans toutes les cafétérias universitaires. Oui c’est vrai, mais il a quand même vachement fallu lui tordre le bras.
Revenons en arrière : grâce à une aide d’une fondation privée et sur demande de la CUAE, des repas à 3 CHF ont été mis en place dans les cafétérias universitaires pendant deux mois. Cette offre a tout de suite prouvé son immense importance et revenir à des repas à 9 CHF minimum était devenu impossible tant le besoin était criant. Toutefois, c’est quand même ce qui a été prévu pour la rentrée de septembre 2021.
Nous avons donc eu de longues discussions où nous expliquions au rectorat la nécessité de considérer l’enjeu de l’accès à la nourriture. Mais Flückiger faisait la sourde oreille… jusqu’au 2 novembre où nous avons occupé la cafétéria. A partir de ce moment, c’était plus trop possible pour lui d’ignorer la demande étudiante pour des repas abordables. Alors Flückiger a changé de tactique : jouer la montre en baratinant tout ce qu’il pouvait. Il nous a même annoncé « qu’il n’était pas cuisinier » pour nous convaincre qu’il ne pouvait pas mettre en place une internalisation de la cafétéria (sic).
Mais cette nouvelle stratégie n’a pas non plus marché. Nous avons tenu sur la durée et il a été contraint de négocier pour une fois une solution politique avec le Conseil d’État.
Bref, les repas à 5 CHF c’est super mais Flückiger n’y est pour rien !
Ascension de l’UniGE dans le classement de Shanghai
Les 8 ans de Flücki en tant que recteur c’est aussi l’ascension de l’UniGE au classement de Shangai. En 2008, lors de l’arrivée de Flücki au rectorat, l’UniGE était n’était pas encore dans le top 100.
En 2016, quand Flücki devient recteur, l’UniGE est 53e. Aujourd’hui elle est à la 49e place. Pour rappel, le classement de Shangai prend en compte les critères suivants : le nombre d’alumni Prix Nobel et Médailles Fields (10% de la note globale), le nombre d’enseignant.e.x.s-chercheureuse.x.s Prix Nobel et Médailles Fields (20%), le nombre de chercheur.euse.x.s hautement cités (20%), le nombre d’articles publiés dans Nature and Science (20%), le nombre d’articles indexés dans Science Citation Index-Ex-panded et Social Science Citation Index (20%) ainsi que la performance académique des professeureuse.x.s. Donc rien n’est en rapport avec la qualité des études, la satisfaction des étudiant.e.x.s ou encore les conditions de vie en tant qu’étudiant.e.x.s : en gros rien en rapport avec le corps le plus important de l’université. Jamais l’université de Genève n’avait été aussi bien classée qu’en 2023, et cela provoque en Flückiger « une réaction de fierté ! ». Selon lui, cela est dû à la qualité du travail de recherche et d’enseignement des collaborateur.ice.x.s.
Il y a plusieurs choses à dire sur cette phrase. Déjà, les collaborateurice.x.s qui intéressent le classement de Shangaï sont les profs, or les collaborateur.ice.x.s de Flückiger ne sont qu’en minorité des profs. Quid des assistant.e.x.s qui sont payé.e.x.s au lance-pierre ? Des membres du personnel administratif et technique qui triment pour des profs surreprésenté.e.x.s au sein des organes de l’université ? Ensuite, l’ascension de l’UniGE dans le classement de Shanghai n’est pas dû à du dur labeur, mais bel et bien à des choix stratégiques de la part du rectorat.
En effet, pour réussir à accueillir des prix Nobel, des médailles Fields ou encore des personnes publiées dans Nature and Sciences, il faut acquérir du matériel de pointe, payer des salaires élevés, des conditions de travail souples et agréables, tout cela uniquement pour un petit nombre. Ces choix stratégiques-là ne vont souvent pas de pair avec une volonté d’amélioration des conditions d’études ou de travail des collaborateur.ice.x.s qui ne sont pas des profs.
Donc oui, l’UniGE de Flücki est prestigieuse, mais à quel prix ?
Violences sexuelles et sexistes l’université (à par des campagnes de (VSS) et Gender Champion
Flückiger est Gender Champion, c’est-à-dire membre du réseaux international « gender champion » qui est un « leadership network » qui rassemble les « décisions makers » déterminé.e.x.s. à briser les barrières de genre et qui veulent faire de l’égalité de genre une réalité dans leurs sphères d’influence. À la lecture de cette dernière phrase, on pourrait se dire que l’ancien recteur était vraiment un allié des causes féministes. La réalité est toute autre.
En effet, hormis une campagne relativement tiède avec comme unique but la sensibilisation (#UniUnie), Flückiger n’a pas fait
grand-chose pour les luttes féministes et le combat contre les violences sexuelles et sexistes (VSS). De plus, elle reste globalement très cringe (notre préférée : ici, une femme a pris la défense d’un homme).
Le service de l’égalité est très utile pour le rectorat qui peut se vanter de faire attention aux inégalités de genre ou de race. Toutefois, ce service ne prend jamais position contre le rectorat et sert systématiquement à valider les positions prises par celui-ci. En 2018, un vice-recteur a démissionné en raison de soupçons de VSS et le rectorat n’a pas réagi ni remis en question ses pratiques, il a simplement passé l’affaire sous le tapis. C’est quand même plus facile pour tout le monde une démission plutôt qu’une prise de position publique et politique. De plus, malgré l’accord oral de Flückiger avec les revendications de la grève féministe 2023, rien n’est mis en place par l’université (à par des campagnes de sensibilisation). Où dont les toilettes non-genrées ? Où sont toutes les autres mesures nécessaires pour assurer la fin des inégalités de genre au sein de l’université, tant au niveau professionnel qu’interpersonnel ?
Transphobie légitimée
L’université investit aussi dans le pinkwashing en installant notamment quelques stands lors des journées symboliques comme le 8 mars ou le 14 juin. À côté de ces quelques actions pour se donner bonne conscience, elle fait pleins de choses anti-féministes. Par exemple, le 8 mars 2024, journée internationale des luttes féministes, l’uni a accueilli la conférence Wokisme : panique morale ou réel danger ? : panique morale ou réel danger ?
Rappelons que les anti-wokes prennent comme cibles principales les militant.e.x.s antiracistes et les féministes intersectionnel.le.x.s.
L’uni a aussi accueilli l’intervention d’Éric Marty dans un séminaire public pour présenter son torchon Le Sexe des Modernes, le 17 mai 2022, journée internationale de lutte contre les LGBTIQ+phobies.
En se penchant (ne serait-ce que rapidement) sur le travail de Marty, on se rend compte qu’il est extrêmement transphobe1 (et réactionnaire). Sa méthode est très peu rigoureuse et il est donc surprenant de le voir invité à l’université. Cette conférence a été interrompue par des militant.e.x.s. Nous soutenons pleinement cette initiative qui avait pour but d’empêcher à Marty de déclamer sa haine trop tranquillement en réalisant une joyeuse cacophonie (une casserolade avant l’heure).
Le rectorat a refusé de s’excuser pour cette invitation très maladroite et contraire à ses valeurs (du moins celles inscrites dans sa charte d’éthique). Bien au contraire, il a cherché à sanctionner les fauteureuses de brouhaha. Il est allé devant la presse pour montrer les muscles, menacer de porter plainte et menacer de saisir le conseil de discipline. Son titre de gender champion serait- il menacé ? Sûrement pas…
Inspiration idéologique <3
À la lecture de ce qui précède, on pourrait se demander qui est vraiment notre cher Flücki ? A quoi pense.t.il la nuit ? Quelles sont ses aspirations, ses inspirations ?
Il faut dire que Flücki est vraiment le professionnel du politiquement correct. Dans tous ses contacts avec la presse, il aime « le dialogue », « l’inclusivité », « le débat », « l’attractivité », « la résilience ». Bref, beaucoup de grands mots et pas beaucoup de concret. Difficile donc de comprendre quels sont ses idées politiques et sa vision du monde. Mais parfois, sur ses réseaux sociaux, on trouve des potentielles pistes. Le voici au World Economic Forum avec Tony Blair, figure du social-libéralisme (soit une idéologie qui adore « l’égalité » mais aussi beaucoup la liberté économique et le capitalisme)
Bon, maintenant qu’on a passé en revue tout ce qu’a fait notre très cher Gender Champion, on se « réjouit » de voir ce que va faire Audrey Leuba et quel portrait d’elle on dressera dans quatre ou huit ans.
- Voir le formidable dossier sur la transphobie d’Eric Marty écrit par l’AEEG (Association des Etudiant.e.x.sen Etudes Genre) : https://cuae.ch/quelques-ressources/
LA GENTRIFICATION ÉTUDIANTE OU STUDENTIFICATION
Introduction
Aussi vieille que l’université elle- même, la question des logements étudiants soulève des enjeux centraux d’inégalités socio-économiques. Les conditions de vie – fortement en lien avec l’origine sociale de l’étudiant.e.x, qui détermine aussi ses conditions de logement – ont une influence non-négligeable sur la réussite académique : « plus les conditions sont difficiles, moins fortes sont les probabilités de réussir » explique l’Observatoire de la Vie Etudiante de l’UniGE1. Dans notre université,
« les proportions de réussite après une année d’étude vont de près de 75% pour ceux qui jugent idéale leur situation financière, à moins de 50% pour ce[lle]ux qui l’évaluent comme médiocre, difficile ou très difficile. ». La qualité du logement a donc des conséquences directes sur le bien- être psychologique et physique des étudiant.e.x.s, et finalement sur leur réussite académique.
Mais le logement ne concerne pas que les étudiant.e.x.s, c’est évidemment un enjeu politique qui concerne tout le monde ! Pire, les étudiant.e.x.s sont souvent accusé.e.x.s de faire le jeu des propriétaires, en servant d’outil de la spéculation immobilière. Alors, se pose à nous une question de fond : comment défendre des conditions de logements étudiantes sans le faire au détriment des autres personnes et des autres groupes qui vivent en ville, mais avec ? Ne serions-nous pas paradoxalement en train de faire le jeu des propriétaires en défendant les conditions de logements étudiantes ? (réponse rapide: on essaie de faire en sorte que non)
Définition des termes (gentrification studentification)
Pour comprendre de quoi la “studentification” est le nom, il convient de prendre du recul et commencer par le concept sur lequel elle repose, c’est-à-dire la gentrification. Pour notre article, on peut se référer à la définition de gentrification suivante : La gentrification désigne une forme particulière d’embourgeoisement d’un espace populaire qui passe par la transformation de l’habitat, des commerces ou de l’espace public. Il s’agit d’une transformation sociale qui se traduit par une transformation matérielle et symbolique de l’espace. C’est aussi un processus d’appropriation d’un espace populaire par des groupes sociaux généralement issus des classes moyennes et supérieures et, parallèlement, une dépossession des habitant[e.x.]s des classes populaires. »2 A présent, nous allons voir le caractère spécifique de la gentrification étudiante, ou éstudientisation (studentification en anglais). En effet, bien que les étudiant.e.x.s puissent également faire partie des processus de gentrification classique
dans les métropoles, ici nous aborderons le caractère spécifique des villes et quartiers étudiants.
La studentification en 4 points3
1) Économique : en langage technique, la ”studentification” implique la revalorisation et l’inflation des prix de l’immobilier, qui sont liés à la remarchandisation des logements unifamiliaux ou au reconditionnement des logements locatifs privés pour fournir
des colocations aux étudiant.e.x.s de l’enseignement supérieur. Cette restructuration du parc de logements donne lieu à une situation où domine le logement locatif privé. En gros les propriétaires dégagent les familles, transforment la salle de séjour en chambre à coucher et augmentent les prix : ils font plus de profit avec les étudiant.e.x.s qu’avec une famille.
2) Social : le remplacement ou le déplacement d’un groupe de résident.e.x.s permanent.e.x.s établis par un groupe social de classe moyenne transitoire4, généralement jeune et célibataire, entraînant de nouveaux modèles de concentration et de ségrégation sociales.
3) Culturel : le rassemblement de jeunes ayant une culture et un style de vie supposés communs, et des pratiques de consommation liées à certains types d’infrastructures de vente au détail et de services.
4) Physique : associé à une amélioration initiale de l’environnement physique externe lors de la conversion des propriétés en colocations. Cela peut ensuite conduire à une dégradation de l’environnement physique, en fonction du contexte local, qui peut notamment se traduire par des tags, des déchets, etc. et globalement un moins bon entretien du lieu.
Logement universitaire, rôle d’étudiant et contrôle des étudiant.e.x.s
On a parlé de la transformation des logements unifamiliaux en colocations, mais il existe plusieurs formes de logements universitaires : les étudiant.e.x.s peuvent habiter dans des colocations, dans des appartements privés, ou encore chez leur parents, ou un tiers. Ces différentes situations présentent des avantages (prix bas) et des inconvénients (divers degrés de compromis dans la cohabitation).
En tout cas, les logements universitaires ne sont pas simplement des espaces fonctionnels, mais aussi des lieux où les étudiant.e.x.s
vivent et négocient, voire où est (re) produite leur identité pendant leur parcours académique. Le logement étudiant représente souvent une étape transitoire de courte durée, distincte d’autres étapes de la vie telles que l’enfance ou l’âge adulte, marquée par des idéaux socialement construits. De plus, la spécificité des logements d’étudiants tels que les cités universitaires est de « développer des modes de vie identifiables pour les étudiant[.e.x.]s, qui sont intériorisés et incarnés ». En somme, les logements étudiants fournissent un cadre qui alimente et perpétue « un ensemble commun de dispositions étudiantes, ou quelque chose comme un habitus étudiant » – mettant ainsi « les étudiant[e.x.]s à l’écart du monde non étudiant »5.
Entre la création d’une identité spécifique (le rôle d’étudiant.e.x, avec des espaces destinés à son développement) et l’exigence de la contrôler, le chemin est court. En effet, si les étudiant.e.x.s bénéficient d’un statut relativement valorisé socialement, les propriétaires et les responsables politiques utilisent certains traits associés aux étudiant.e.x.s à leur avantage – soit, au détriment des autres habitant.e.x.s. Après tout, les étudiant.e.x.s sont des personnes qui ne coïncident pas encore avec le rôle qu’iels sont censé.e.x.s occuper dans la société, donc c’est quand même bien de se méfier d’elleux, n’est pas ? Et aussi de prévoir et aménager des zones spécifiques de la ville, avec des règlements plus stricts et un flicage plus sévère?
Cette vision est renforcée par le secteur immobilier qui, en développant des résidences étudiantes privées, a contribué à créer une séparation physique entre les logements étudiants et les quartiers résidentiels, répondant ainsi aux souhaits des associations
de proprios de préserver la valeur de leurs propriétés. Ce faisant, le logement étudiant contribue à créer un espace « générationné » – soit un espace ségrégué sur la base de l’âge -, dont l’urbanisation capitaliste tire profit. L’intérêt à traduire cette vision en des politiques concrètes produit à son tour un discours autour de la spécificité du logement étudiant, distingué des autres types de logements, notamment par les modes de vie étudiants qu’il abrite et auxquelles il participe.
Cette différence de mode de vie étudiant utilisé pour mettre en place de politique de logement centrée sur le profit et le contrôle trouve des matérialisations différentes suivant les développements urbains locaux. À Genève, c’est un discours à la fois sur la spécificité étudiante du logement, ”la différence culturelle” qui est mobilisée pour justifier les contrôles.
Le cas majeur qu’on a rencontré est celui de la Cité Universitaire. Il s’agit d’un complexe immobilier qui existe eépuis 60 ans et appartient et est géré par la Fondation de la Cité universitaire de Genève, une institution de droit privé à but non-lucratif.
En 1968, dans un documentaire de la RTS, la Cité U était décrite par les étudiantes interrogées comme « d’autres manières de vivre et de penser, (…) pour rencontrer pleins de nationalités, (…) suivant la vocation internationale de Genève » dues aux « plus de 850 étudiant-e-s universitaires venus des quatre coins du monde et représentant 95 nationalités différentes » présentes à la Cité U. Aujourd’hui, on voit ce discours, alors déployé d’une façon presque naïve, utilisé pour justifier les aberrations du règlement de la Cité Universitaire : lors d’une rencontre avec la direction de l’établissement, il nous a été dit que les contrôles périodiques dans les chambres des résident.e.x.s seraient nécessaires étant donné leur grande diversité du point de vue des cultures d’origines.
[d]errière les discours sur la diversité d’origine et le statut étudiant jeunes adultes des résident.e.x.s se cache en réalité un discours hygiènistes, parentalistes et xénophobes
En plus de cela, la Cité U met en place des inspections périodiques pour s’assurer que les logements respectent des normes d’hygiène et de sécurité établies de manière opaque. Des intimidations (sous la forme de sanctions économiques voire de menace d’exclusion) sont également mis en place pour les résident.e.x.s de logements étudiants qui ne respectent pas les normes d’hygiène et de sécurité6.
En sommes, on voit ici que derrière les discours sur la diversité d’origine et le statut étudiant jeunes adultes des résident.e.x.s se cache en réalité un discours, parentalistes (sous couvert d’un discours de protection des jeunes adultes qui ne sauraient pas se gérer, on applique des comportements/ mesures autoritaires) et xénophobes (selon cette explication, les étrangers ne seraient pas propres). Pourtant, il semble primordiale de recadrer le débat suivant des termes plus concrets : les étudiant.e.x.s sont ou ne sont pas propres, responsables ou autonomes par nature.
Ce sont leurs conditions de vie, et notamment de logements qui participent à favoriser telles ou telles attitudes. Ainsi, déposséder les résident.e.x.s de droit et de pouvoir d’agir sur leur (condition de) logement sous prétexte qu’iels sont jeunes et étudiant.e.x.s participent précisément à la construction des traits caricaturaux reprochés aux étudiant.e.x.s.
En bref, les modes de vie dit “étudiant” sont donc indétachables des conditions de logement qui permettent et participent à son existence-même. De plus, ces conditions de logements sont influencées par les discours tenus par les propriétaires et les responsables politiques sur la spécificité du statut étudiant, lequel permet de contrôler plus strictement les logements.
Sur la question de la jeunesse
Les expériences apparemment communes aux étudiant.e.x.s ne doivent pas masquer les différences (de classes, de race, de genre, etc.) importantes qui existent entres les étudiante.x.s : iels ne forment pas une classe (sociale) homogène. En outre ici, le fait de renvoyer les rédisent.e.x.s à leur jeunesse, – d’où découlerait nécessairement une irresponsabilité – est une manière de dépolitiser la question du logement étudiant. En effet, la définition de la jeunesse est un enjeu de lutte7, et ici, l’irresponsabilitée attribuée à la jeunesse est aussi une manière pour les proprios de garder les pouvoirs : entrer en matière avec des revendications, ou non.
Conclusion : à qui la responsabilité ? Quel est le rôle des étudiant.e.x.s là-dedans ?
Ces réflexions nous paraissent éclairantes, tant pour expliciter notre questionnement vis-à-vis de la gentrification étudiante, que les paradoxes dans lesquelles on risque de tomber : comme on le disait au début de ces pages, ne serait-il pas possible qu’avec nos luttes pour les logements étudiants nous soyons entrain de faire le jeu des propriétaires ? En d’autres termes, ne serait-il pas
possible que nos luttes, tout en défendant les conditions de logement d’un groupe social spécifique, s’inscrivent dans un cadre objectivement fonctionnel aux spéculations immobilières qui nuisent à l’ensemble de la population d’une ville – dans ce cas,
de Genève ?
Les gentrifieurs ne sont pas les étudiant.e.x.s, mais les investisseurs immobiliers et les propriétaires
En effet, la gentrification découle directement des décisions politiques menées par l’Etat en lien avec les promoteurs immobiliers, les régies immobilières et les grands propriétaires. Il faut donc différencier entre les processus objectifs et les sujets qui à la fois les subissent et les reproduisent.
La gentrification s’appuie également sur la construction sociale de la figure de “l’étudiant.e.x” et renforce celle-ci par la même occasion. Les étudiant.e.x.s sont supposé.e.x.s apprécier les mêmes types de consommation, être touxtes jeunes dans une phase transitoire de leur vie avant de devenir productif.ve.x.s et sérieux.ses. Iels sont donc regrou- pé.e.x.s dans les mêmes quartiers à même de pouvoir leur fournir l’ensemble des prestations censément appréciées, regroupé.e.x.s dans des résidences plus ou moins luxueuses suffisamment stan- dardisées pour permettre un roulement effréné du nombre de résident.e.x.s.
Critiquer le rôle d’étudiant qu’on est censé.e.x jouer dans la défense de nos conditions de logement – c’est-à-dire se constituer en tant que sujet politique (= les habitant.e.x.s) pas réductible à notre statut d’étudiant.e.x – constitue donc le premier pas pour une compréhension des dynamiques à l’œuvre dans nos quartiers et pour une réappropriation de notre pouvoir politique. On ne revendique pas de meilleurs logements en tant qu’étudiant.e.x, mais en tant qu’habitant.e.x de la ville, à côté des autres personnes qui habitent la ville et y payent un loyer. Le milieu éstudiantin est bien le point de départ de notre action, mais pas d’arrivée.
S’il y a une responsabilité que nous portons en tant qu’étudiant.e.x.s, elle n’est pas celle de la gentrification des quartiers, mais plutôt le fait de ne pas arriver à concevoir et déployer une action politique efficace contre les spéculations immobilières et les proprios.
Notes de bas de page
1) L’OVE est un organisme de l’Unige qui conduit des analyses et des recherches sur la population étudiante. Ici on a utilisé une recherche qui date de 2012 : Prédiction précoce de la réussite académique à l’Université de Genève. In Réussite, échec et abandon dans l’enseignement supérieur (p. 133‐156). De Boeck Supérieur. https://doi.org/10.3917/dbu.ro‐ mai.2012.01.0133 ;
2) http://geoconfluences.ens‐lyon.fr/glossaire/gentrification ;
3) On a pris les 4 points ‐ qu’on a un peu modifié ‐ d’un article scientifique qui nous sem‐ blait utile: Smith, D. (2008). The Politics of Studentification and `(Un)balanced’ Urban Po‐ pulations : Lessons for Gentrification and Sustainable Communities? Urban Studies, 45(12), 2541‐2564. https://doi.org/10.1177/0042098008097108 ;
4) C’est‐à‐dire un groupe social qui connaît une mobilité sociale ascendante (dans ce cas) ou descandante (dans d’autres cas) ;
5) Chatterton, P. (1999). University Students and City Centres — The Formation of Exclusive Geographies: The Case of Bristol, UK, Geoforum, vol.30, pp.117‐133 ;
6) voire Règlement Cité U, p. 2
7) Bourdieu, P. (1984). La « jeunesse » n’est qu’un mot. In: Question de sociologie. p. 143‐154.
Bibliographie
1) Atkinson, R. (Éd.). (2008). Gentrification in a global context : The new urban colonialism (transferred to digital print). Routledge.
2) Atkinson, R., & Bridge, G. (Éds.). (2005). Gentrification in a global context : The new urban colonialism. Routledge.
3) Chatterton, P. (1999). University Students and City Centres — The Formation of Exclusive Geographies: The Case of Bristol, UK, Geoforum, vol.30, pp.117‐133.
4) Pecqueur, C., & Moreau, C. (2012). Les mondes vécus de l’étudiant‐habitant : Typolo‐ gies des manières d’être et d’habiter. Agora débats/jeunesses, N° 61(2), 105‐118. https://doi. org/10.3917/agora.061.0105
5) Revington, N. (2021). Le logement étudiant, l’espace « générationné » et l’urbanisation capitaliste. Lien social et Politiques, 87, 20. https://doi.org/10.7202/1088091ar
6) Smith, D. (2008). The Politics of Studentification and `(Un)balanced’ Urban Populations : Lessons for Gentrification and Sustainable Communities? Urban Studies, 45(12), 2541‐2564. https://doi.org/10.1177/0042098008097108
7) Smith, D. P. (s. d.). 5 ‘Studentification ication’ : The gentrification factory?
8) OVE (2012). Prédiction précoce de la réussite académique à l’Université de Genève. In Réussite, échec et abandon dans l’enseignement supérieur (p. 133‐156). De Boeck Supérieur.


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