Pou un internationalisme actualisé – Regard Critique n°58

Le G7 à Évian approche à grand pas : Du 15 au 17 juin, les leaders de principaux pays capitalistes ont rendez-vous tout près de Genève pour… pourquoi en fait ? Pour viber entre vieux hommes blancs (avec quelques exceptions), riches et de droite (sans exception) au bord du lac ?

Le G7 a été lancé à un moment où, à la suite des vagues de contestations post-68 et du choc pétrolier en 1973, les pays « occidentaux » sont en crise économique et politique. Leur réponse consiste en l’invention des politiques néolibérales. Le G7 (ou G8) a joué un rôle central dans la consolidation internationale de ces politiques de privatisation, de libéralisation, et d’endettement des pays du Sud global. Face à cette politique par le haut, une résistance s’est construite dès 1984, organisant de grands contre-sommets et mobilisations altermondialistes. De Seattle en 1999 à Évian en 2003, les fortes répressions policières n’arrivent pas à faire taire le mouvement.

Aujourd’hui, nous nous retrouvons dans un backlash où les leaders des pays occidentaux tendent de plus en plus vers le fascisme, veulent étouffer toute revendication féministe, écologique… et ne cachent même plus leurs ambitions impérialistes derrières des formules libérales vides. Même si on doit apprendre des mobilisations passées, on doit trouver un internationalisme actualisé, une nouvelle forme de lutte qui peut organiser la solidarité par le bas. Face à la collaboration entre les gouvernements d’extrême-droite, nous devons trouver une voie de résistance émancipatoire et joyeuse !

La réponse miracle, on l’a pas. Mais dans ce RC, nous voulons faire part de quelques discussions que nous avons menées au sein de notre GT internationalisme. Le premier article raconte l’histoire des brigades internationales qui ont rejoint la révolution espagnole contre le général fasciste Franco. Le deuxième revient sur l’altermondialisme, et sur la manière dont, en 2003, le G8 d’Évian a soutenu l’invasion américaine en Irak. Le troisième article article se plonge à Alger après l’indépendance, où la ville accueillait de nombreux mouvements décoloniaux et antiracistes. Tous ces articles montrent, on l’espère, les forces et les limites de plusieurs mouvements internationalistes.

Brigades internationales – Une « flotille » antifasciste dans les années 1930 ?

Le 16 février 1936, les élections générales espagnoles ont lieu et la coalition de gauche, la Frente Popular, en sort victorieuse. Ce succès doit marquer la fin de cette période. Ce nouveau gouvernement permet la libération de milliers de détenus politiques et la mise en place de réformes agraires, visant à corriger la répartition alors inégale des terres. Sauf que, quelques mois plus tard, le 17 juillet, Le général nationaliste et fasciste Franco dirige une tentative de coup d’état. Son échec à prendre le pouvoir plonge l’Espagne dans une guerre civile sanglante et violente jusqu’en 1939, où les nationalistes arrivent à installer leur dictature fasciste.

Cette guerre s’inscrit dans le contexte de l’intense montée du fascisme qui a lieu dans toute l’Europe : Hitler a été élu en 1933, Mussolini en 1922. Toute l’Europe plonge dans une ère sombre, mais cette période mène aussi à la formation et à la détermination grandissante de groupes et de factions de gauche. Des milliers de personnes, voyant que l’un des seuls gouvernements de gauche qui tenait encore était menacé et attaqué décident que la complaisance n’est plus une option. Elles se dirigent alors vers l’Espagne, prêtes à combattre l’armée fasciste de Franco, venant de plein de pays d’Europe. Il s’agit de 40’000 personnes prêtes à tout sacrifier pour défendre un pays et un gouvernement qui ne sont pas les leurs.

Voilà un des exemples les plus parlant de solidarité internationale. On peut faire un parallèle avec les flottilles qui se dirigent aujourd’hui vers Gaza pour essayer d’apporter de l’aide humanitaire, se faisant systématiquement arrêter et violenter par l’armée génocidaire israélienne.

Mais est-ce véritablement cela l’internationalisme ? Rejoindre les luttes de pays, parfois lointains, tout laisser tomber pour combattre et mettre sa vie en péril ?

Est-ce que c’est pas un peu bizarre d’aller lutter pour une société de gauche autre part que chez soi, sans comprendre entièrement le contexte politique et local, pour retourner chez soi après ? Est-ce qu’au contraire ne serait-ce pas une nécessité d’apporter toute aide possible pour qu’une société anticapitaliste puisse vaincre et résister au fascisme ? Cette manière de lutter est importante, mais ‘en tant que personne extérieure, il faut connaître sa place.

On est là pour apporter une aide, on ne peut pas se mettre à la place des personnes en sachant qu’une voie de fuite nous est potentiellement beaucoup plus accessible.

Une autre réflexion est qu’on n’est pas toujours obligé-e-x-s de se rendre sur place pour montrer sa solidarité et apporter une aide aux luttes internationales. On peut prendre l’exemple des dockers de Gênes et de Marseille qui ont réussi à bloquer le passage de bateaux amenant de l’équipement militaire à l’armée israélienne. C’est une manière concrète d’aider les palestinien-ne-x-s sans aller directement sur place.

Participer aux manifestations, bien que n’apportant aucune aide directe, est également non négligeable. Il est nécessaire de perturber le fonctionnement capitaliste et libéral qui veut nous pousser à continuer notre train de vie habituel et de ne jamais arrêter d’être productif-ve-x, alors qu’ils se rendent complices, sous nos yeux, d’horreurs telles qu’un génocide.

Ce qui est aussi à retenir de la guerre civile espagnole est le qu’à l’intérieur des brigades combattant Franco se trouvaient des groupes avec des idées très différentes : les socialistes (PSOE/UGT), les communistes (PCE/POUM), les anarchistes (CNT/FAI)… Ils se sont cependant tous alliés à ce moment clé pour combattre leur ennemi commun : la droite. Même si les divergences et les conflits très mal gérés au sein de cette coalition de combattants de gauche ont peut-être participé à leur échec, il est important de noter que parfois, il faut mettre ce genre de différences de côté. Quand il s’agit de vouloir mettre une fin au fascisme, au capitalisme et à l’impérialisme, on doit savoir s’allier à celleux qui soutiennent aussi une société réellement alternative, plus juste, où l’on en a terminé avec le capitalisme. Quand on se trouve face à un ennemi commun beaucoup avec des ressources beaucoup plus importantes, une concentration sur nos buts et valeurs communes est nécessaire.

Enfin, parfois, comme ce sera le cas en juin, il faut savoir identifier des opportunités pour justement créer des moments de convergence et de solidarité internationaliste.

Là pour justifier l’impérialisme ? – Le G8 en 2003 à Évian et l’internationalisme « depuis ici »

2003 à Évian. Autour d’une grande table, les chefs des principaux États capitalistes discutent de la meilleure façon de coordonner leurs politiques. La question qui clive alors est celle de la « guerre d’Irak » : l’invasion des USA et de la Grande Bretagne avait tout récemment renversé le régime irakien.

Même si la France, la Russie et l’Allemagne s’opposent pour la forme à cette invasion, le sommet du G8 ne fait finalement que la légitimer. Avec les nouvelles aggressions impérialistes états-uniennes, cette fois en Iran, nous ne pouvons attendre autre chose du nouveau sommet à Evian…

Mais comment en sommes-nous arrivé.e.x.s là? Le G7 a été lancé dans un moment charnière. A la suite des vagues de contestations post-68 et du choc pétrolier en 1973, les pays « occidentaux » sont en crise économique et politique. Ils essaient à tout prix de trouver une solution pour retrouver leur hégémonie. La réponse : l’implémentation de politiques néolibérales qui impactent aujourd’hui encore nos sociétés et l’économie mondiale. Pour s’assurer de l’efficacité de ces politiques il fallait une coordination, c’est là que le G7 rentre en jeu. En s’appuyant sur les institutions financières internationales (OMC, FMI, Banque mondiale…), le G7 fonctionnait et fonctionne toujours comme le catalyseur des politiques de privatisations, de libéralisations des marchés financiers, des attaques contre les droits des travailleur-euse-x-s, menant à une inégalité croissante entre classes, la destruction de la planète, des crises d’endettement du Sud global, etc. Bref, étant l’inverse d’un véritable multilatéralisme, le G7 contourne les Nations Unies pour faire de la politique depuis le haut et déchaîner le capitalisme destructeur.

Si le G8 de 2003 s’est intéressé à tout un tas de sujets concernant le monde en général (sans inviter les principaux concernés), ce qui les a le plus occupés a l’Irak. Précédemment, dans le contexte post-première guerre du golfe, où une coalition menée par les États-Unis avait empêché l’Irak d’envahir le Koweït, plusieurs think-tanks états-uniens appellent à renverser le régime de Saddam Hussein. Les deux principales réflexions sont stratégiques et économiques : premièrement, il faut éliminer l’Irak qui constitue une menace importante à Israël, leur principal allié dans la région, et deuxièmement, c’est la plus grande source pétrolière au monde. De quoi faire rêver les multinationales… Il avait cependant fallu le 11.09 et la « guerre contre le terrorisme » pour que ces plans soient adoptés par les USA. Surveillance des populations et guerres impériales, la première cible avait été l’Afghanistan, mais peu après ils envahissent l’Irak. En quelques mois, ils ravagent tout le pays et l’occupent sous le prétexte fallacieux d’une bombe atomique irakienne, ce qui nous semble familier quand on regarde aujourd’hui la situation en Iran…

En 2003, le G8 d’Évian est LE moment pour maintenir l’impunité et l’hégémonie des USA. La France, l’Allemagne et la Russie parlent d’une sorte de réconciliation lors du sommet. Pas de confrontation, aucune critique, une collégialité exemplaire : les chefs d’État se mettent d’accord pour appeler à une reconstruction et au retour à une stabilité politique en Irak, mais ne condamnent pas l’invasion illégale états-unienne en Irak. Pareil pour 2026 : nous ne pourrons pas nous attendre à une quelconque critique des politiques impérialistes des Etats-Unis de la part des autres gouvernements. Le G7 va de nouveau être un moment de coordination de leurs politiques impérialistes et de consolidation de leur hégémonie.

Mais face à ces sommets, un mouvement de résistance s’est construit dès 1984, lorsque plusieurs ONG organisent « the other economic summit » à Londres pour contester les politiques destructrices des gouvernements impérialistes. Une forme de protestation qui grandit pendant les années 90 et 2000, où le mouvement altermondialiste revendique une autre mondialisation, solidaire et émancipatoire. L’idée n’est pas de montrer les conséquences de l’hégémonie occidentale, de la destruction de la planète, du démantèlement des Etats sociaux dans le Sud ou de la croissance des inégalités – mais de montrer depuis où et par qui tout ça est organisé.

De Seattle en 1999 à Hambourg en 2017, en passant par Gênes en 2001, ces mouvements de protestation mènent à une répression extrêmement violente. Mais cela ne fait pas taire le mouvement, au contraire. Ces répressions sont symptomatiques de l’efficacité de la critique, et montrent à quel point elles touchent un point sensible dans l’architecture du pouvoir. Le succès incontestable de ces mouvements nous apprend que, pour s’attaquer aux politiques destructrices des États occidentaux, il faut s’en prendre aux centrales décisionnelles: les sommets entre chefs d’Etat, les QG des multinationales et des banques, les think-tank de la droite… Peut-être que l’internationalisme, c’est aussi commencer à l’échelle locale…

A Genève et en Suisse il reste beaucoup à faire. Si nous avons réussi à tej’ les universités israéliennes de l’UniGe, attaquons-nous maintenant aux prochains. Profitons des mobilisations contre le G7 pour nous lier à celleux qui sont depuis longtemps impliqué.e.x.s dans ces luttes !

Les Black Panthers à Alger, ou comment créer des îlots internationalistes dans le monde

1962, l’Indépendance est gagnée par le peuple algérien après un siècle et demi de colonisation française. Pendant les trois premières années d’indépendance, le gouvernement, représenté par Ben Bella, cherche à nouer des liens avec d’autres peuples en lutte contre les forces coloniales occidentales, pour ambition d’unifier le continent Africain.

Alger devient une terre d’asile pour les révolutionnaires. L’État leur offre un grand support logistique : bureaux, allocations mensuelles, passeports, support médiatique comme El Mudjahid et diffusion de radios clandestines comme la radio Voz da libertade. En 1965, Houria Boumédiène renverse le gouvernement de Ben Bella, ce qui ne l’empêche pas de conserver et institutionnaliser la lutte anti-impérialiste.

L’intérêt des Black Panthers pour l’Algérie naît au travers des écrits de Frantz Fanon, militant décolonial et psychiatre qui a rejoint le Front de Libération National algérien. Ses écrits nourrissent la lutte internationaliste d’autodéfense antiraciste et anti-capitaliste des Black Panthers. Le groupe lutte contre les violences policières, les violences socio-économiques, la ségrégation raciale et le racisme systémique qui oppriment les noir-e-x-s états-unien-e-x-s. Fanon est également nourri par la pensée panafricaniste de W.E.B Du Bois et Marcus Garvey. Ceux-ci luttent pour une libération à la fois matérielle et psychique des personnes opprimés. Ils dessinent un lien entre les diasporas africaines et le continent en luttant contre l’oppression par la suprématie blanche aux États-Unis, et par les puissances occidentales dans les territoires colonisés.

Certaines figures américaines comme Angela Davis et Frances Beal viennent également étudier en France dans les années 1950. Elles prennent conscience du racisme, de infériorisation et des mauvaises conditions de vie que subissent les ouvrier-e-x-s algérien-ne-x-s en France, notamment lors du massacre du 17 octobre 1961. Cette étape participe à la formation d’une solidarité entre le peuple noir états-uniens et les peuples colonisés par la France. Recherchés par le FBI pour leurs actions, les Black Panthers fuient les États Unis et sont accueillis à Alger lors du premier festival panafricain en 1969. Ce festival a l’ambition de créer une unité africaine post-coloniale. L’accueil des Black Panthers est un lien entre des luttes qui se font miroir, et ce malgré les divergences qui fragiliseront ce rêve de solidarité entre peuples.

Le festival Panaf, organisé en partie par une élite institutionnelle, est le théâtre de tensions et de visions révolutionnaires divergentes. La sélection par le FLN des dossiers des mouvements accueillis, est faite selon des critères qui suivent les critères de l’Organisation de l’Unité Africaine comme « l’implication dans la lutte armée, les fronts unis, le niveau de mobilisation et organisation de la population et combativité et victoires des mouvements » selon Slimane Chikh.

Le gouvernement cherche également à donner une image prestigieuse en essayant de nettoyer, peindre et « valoriser » la ville quitte a écarter les populations locales. Pourtant le régime de Boumédiène voit a travers ce festival une manière de nouer un lien avec la jeunesse algéroise révolutionnaire. Mais le panaf permet également des formes de rassemblement plus populaires et alternatives. Les cafés, cinémas, bars d’Alger permettant ainsi d’échanger, réfléchir loin des institutions. Il a également permis de rédiger un manifeste panafricain.

Le Panaf nous rappelle l’importance de l’hospitalité, de l’horizontalité et de l’espace que l’on choisit d’occuper, tout comme l’importance de la visibilité géographique de la proximité idéale dans l’organisation de mobilisations internationalistes, comme le NoG7, et dans le développement de liens entre les luttes.

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