Féminisme et austérité

Les nombreuses luttes des femmes sont souvent reléguées au second plan derrière des enjeux politico-économiques. Pourtant, ces enjeux sont profondément genrés. Nous devons comprendre et expliciter avec les « lunettes genres » l’austérité, non pas pour plaire à un célèbre webjournal estudiantin, mais pour faire le topo du combat à venir.

Pour débuter, l’austérité est, en laconique, une politique de diminution drastique du budget de l’état et, en prolixe… nous vous invitons à lire le dernier journal Regard Critique ! Maintenant, prenons nos binocles et examinons, analysons et décortiquons les liens, les corrélations et les jonctions entre les inégalités de genre et ce programme politique. En bref, quelle dialectique se trouve à l’œuvre? Nous nous contenterons des faits et les faits sont têtus. Trois questions pour appréhender le sujet:

 

Qui décide?

Le gouvernement est une institution qui transpire l’homme en costard-cravate déblaterant devant un parterre de politiciens, d’entrepreneurs et de CEO. Certes certains, et surtout des hommes, objecteront que peu importe le sexe des décideurs, ce qui compte c’est la décision et ses conséquences. Pourtant, une telle scène est symptomatique du patriarcat existant et devrait nous mettre la puce à l’oreille. Alors, grattons un peu. Par exemple, on observe qu’ils ne prennent aucunement en compte l’impact de leurs décisions sur les inégalités de genre. Évidemment, quand on se réunit entre beaux males dominants, on défend ses intérêts.

 

Qui est touché ?

Les économies budgétaires vont toucher principalement le secteur du social, de l’éducation et de la santé (ce qu’on appelle le travail du care). Or ces secteurs sont précisément ceux qui sont majoritairement occupés par des femmes. Ces dernières se trouvent ainsi en première ligne dans les licenciements. D’autant plus qu’une majeure partie d’entres elles ont des emplois précaires (CDD, travail sur appel, temps partiels, etc.). Il n’est alors pas étonnant de constater que parmi les personnes actives, les femmes sont surreprésentées dans le chômage. Et que le marché de l’emploi, empli d’inégalité de genre, ne leur offre aucune alternative émancipatrice.

 

Quel lien entre les femmes et le service public ?

Eh bien, malgré le fait que les femmes soient rentrées sur le marché du travail et qu’on suppose ainsi une avancée, la division sexuel du travail est toujours d’actualité, si ce n’est renforcée. Horizontalement d’une part car les femmes travaillent pour la plupart dans des domaines bien précis (comme le care), vertical d’autre part car elles n’accèdent quasiment jamais aux postes de pouvoir. Rien qu’un bref coup d’œil sur les statistiques de l’université le confirme: parmis les professeures ordinaires (le plus haut poste dans l’enseignement et la recherche), il n’y en a que 16% qui sont des femmes. Et devienez qui compose la majorité des employées du personnel administratif et technique ?

Depuis quelques décennies, on a assisté à une prise de conscience poussive des questions liées au genre et au sexisme. Les femmes ont travaillé pendant des siècles sans être payées, sans être visibles ni même valorisées. Elles ont effectué ce qu’on appelle le « travail de reproduction » : celui qui permet de reproduire la force de travail, de répondre à ses besoins quotidiens et de la renouveler (logement, travail domestique, soins émotionnels, charge des enfants, alimentation, etc.). Ce travail invisible et retranché dans les foyers est pourtant le pilier de toute structure sociale et économique. Sans lui, pas de travailleurs, pas d’économie, pas de structures sociales, pas de vie. L’oppression des femmes a donc été un outil pour garantir que la moitié de l’humanité se dévoue gratuitement à ces tâches. Pendant que l’autre moitié participe au mythe de l’homo economicus.

Cette division sexuelle du travail explique ainsi pourquoi ce sont les femmes les premières qui vont pâtir des mesures d’austérité. Ce sont d’une part les emplois qu’elles occupent qui vont être supprimés, et ce sont, d’autre part, les services qui prennent en charge un partie du travail de reproduction qui seront réduits. Devinez qui s’occupera à nouveau de ces tâches? Et oui, toujours les mêmes ! Et encore une fois gratos. C’est encore une fois une attaque vive contre les femmes et les mouvements féministes. Déjà qu’on était pas du tout sorti de l’auberge, autant dire qu’on retourne au poulailler.

Ces quelques liens entre le genre et l’austérité nous permettent de comprendre la violence de ce processus qui s’attaque directement aux acquis conquis par les mouvements féministes à travers de longues luttes.

En tant que féministes, nous lutterons contre ces politiques. Nous lutterons pour des alternatives aux mesures d’austérité. Des alternatives qui poussent plus loin la prise en charge de la reproduction sociale par la société et non pas le travail gratuit des femmes. Des alternatives qui remettent en question la division sexuelle du travail, horizontale et verticale. Des alternatives enfin, qui permettent réellement aux femmes de s’émanciper des contraintes de genres, des contraintes hétérosexuelles et patriarcales.