Lettre ouverte d’étudiantEs, assistantEs et associations uniEs contre le sexisme

Genève, le 24 avril 2018

 

A quand une réelle prise en charge du sexisme au sein de notre Université?
Lettre ouverte d’étudiant-e-s et de doctorant-e-s de l’Université de Genève

 

Après deux mois d’enquête, la Commission indépendante servant à trancher s’il y a eu ou non des cas de «sexisme et de harcèlement liés au genre envers des femmes cadres de l’Université de Genève» a rendu son rapport. Les résultats de ce dernier ainsi que son traitement médiatique ont provoqué auprès de nombreuses personnes, dont nous, de la colère. C’est notre indignation face à un rapport d’enquête incohérent et un Rectorat qui ne prend pas réellement en charge les cas de sexisme et de harcèlement présents dans notre Université qui nous pousse aujourd’hui à publier cette lettre ouverte.

Récapitulons. En décembre 2017, alors que le Rectorat lançait sa campagne #UNIUNIE contre le harcèlement au sein de son établissement, plusieurs articles de presse dénoncent des cas de harcèlement sexiste au sein-même du Rectorat. C’est un vice-recteur qui en est la cible. Le même contre lequel, en 2005, une procédure avait été ouverte en raison de ses comportements. Le rectorat d’alors avait même renouvelé son contrat sous certaines conditions et il avait reçu un avertissement “rare et grave”. Au moment de nommer le rectorat actuel, le recteur a donc agi en totale connaissance de cause. Cette fois-ci, suite à la publicisation des accusations de sexisme et de harcèlement, une enquête indépendante a été demandée par le Rectorat pour établir si les faits relatés étaient
avérés ou non. Pour réaliser cette enquête, deux personnes externes à l’Université ont été mandatées. On pourrait s’attendre à ce qu’il s’agisse de personnes qui connaissent, étudient ou font de la recherche sur les questions de genre et/ou de harcèlement, mais non. D’un côté, nous avons un homme politique, de l’autre, une femme avec une carrière dans le milieu patronal. Pourtant, des personnes compétentes dans le domaine, il y en a. Après deux mois d’enquête, le rapport a été publié le 9 avril. Le recteur, fier d’annoncer qu’aucun acte de sexisme n’a été constaté, annonce par la même occasion, la démission du
vice-recteur incriminé, “lassé des accusations répétées à son encontre”. S’ensuit alors une vague de prises de position dans la presse et à l’interne de l’institution soutenant le vice-recteur en question. Blanchi de toute accusation, on fait l’impasse sur son “paternalisme prégnant et d’ordinaire plus marqué à l’égard des femmes” pour souligner encore qu’il est professionnel et très apprécié de ses collègues.

Un rapport aux conclusions incohérentes et conséquences questionnables

Si nous prenons en compte les faits qui précèdent la publication du rapport de la Commission, c’est sans étonnement que nous avons pris connaissance des résultats mis en avant par cette dernière. Sans étonnement, car en effet, qui n’avait pas prédit de telles conclusions publiques ? Pas de harcèlement sexuel et sexiste, pas de mobbing genré de la part de la direction ; le vice-recteur blanchi, mais démissionnaire car « lassé des attaques répétées dont il a fait l’objet » et un rectorat bien sous tout rapport. Enfin, une enquête administrative à l’interne a été ouverte, à l’égard d’une employée s’étant exprimée à l’encontre dudit vice-recteur et du Rectorat. Le Rectorat se lave de tout soupçon tout en raffermissant sa poigne, nous ne l’acceptons pas.

Orchestration du déni de sexisme

On peut s’interroger sur les méthodes et conclusions que tire la Commission, notamment vis-à-vis des bases (absentes) utilisées pour en arriver à ces résultats. Un problème flagrant du rapport est ce qui est considéré ou non comme sexiste. A partir de quel moment le harcèlement et le mobbing apparaissent comme suffisamment « liés au genre » pour que le mot sexisme soit enfin prononcé et accepté, pour que le cas de harcèlement sexuel et sexiste soit confirmé ? Est-ce normal de lire en conclusion du rapport que la Commission « n’a pas acquis la conviction que [le] comportement [du vice-recteur mis en cause] puisse être qualifié de sexisme délibéré, nonobstant un paternalisme prégnant et d’ordinaire plus marqué à l’égard des femmes » ? Peut-on savoir ce qu’entend cette Commission indépendante par sexisme délibéré ? Et serait-ce acceptable pour les femmes de travailler dans un climat de paternalisme prégnant ? Peut-être faut-il rappeler ou apprendre que le paternalisme est une forme de sexisme (vous pouvez rajouter sexisme ordinaire ou sexisme bienveillant si ça vous rassure). Nous n’avons pas à retrouver sur nos lieux de travail et de formation des relations de pouvoir qui se basent sur une dépendance et une domination masculine, figure paternelle et condescendante en prime. Ne banalisons pas les vécus des personnes concernées, en parlant d’un langage « fleuri » et d’une inconscience quant aux propos déplacés.

La législation en la matière, pourtant claire

Comme susmentionné, les qualifications de Mme. von der Weid et M. Recordon pour mener une telle enquête sont questionnables. Pourtant, au niveau juridique, on aurait pu s’attendre à plus de la part de la Commission. Deux personnes ayant fait des études de droit devraient être capables de trouver les informations nécessaires pour éviter des imprécisions criantes quant à ce qui peut être désigné comme harcèlement sexuel. L’enquête parle de « maladresse » à propos des actes du vice-recteur mis en cause. Il n’y a pourtant pas lieu d’accepter ou d’excuser des comportements misogynes sous prétexte que la personne qui agit n’en est pas consciente. La définition légale du harcèlement sexiste insiste sur le fait que le caractère délibéré de l’agression ne compte pas, seul le ressenti de
la victime compte. Nous rappelons ici que la Loi sur l’Égalité (LEg), entrée en vigueur il y a plus de deux décennies, définit également intentionnellement, ou délibérément – puisque ladite commission semble affectionner ce terme – l’acte de harcèlement comme indépendant du critère de la volonté de nuire. Pour la simple et bonne raison que les harceleurs ne sont pas toujours conscients de harceler, mais surtout que nier s’en être rendu compte constitue un moyen de défense privilégié de ces derniers.

Quelles conséquences ? Un vice-recteur intouchable…

Démission du vice-recteur du Rectorat, maigre consolation. Il garde en effet son statut de professeur ordinaire et de chercheur, et devrait sans doute retrouver dès la rentrée prochaine ses fonctions d’enseignant et potentiellement de directeur de thèse. Pas l’ombre d’une sanction ou d’un reproche à son égard, lui, dont les « dont les qualités de grand travailleur et de compétences techniques et pédagogiques pourtant indiscutables » sont encore mises en valeur dans le rapport d’enquête (merci pour la précision). Lui que Yves Flückiger « [tient] à remercier ici pour la générosité de son engagement sans faille et à souligner l’importance de sa contribution à notre institution, reconnue par l’ensemble de l’équipe rectorale ». Équipe rectorale, composée pour rappel de sept hommes (le recteur, quatre vice-recteurs, le secrétaire général et son adjoint) et d’une femme (vice-rectrice). Le rapport d’enquête précise toutefois que les hommes semblent moins touchés par les comportements déplacés du vice-recteur, mais ça n’a sans doute rien à voir avec du sexisme ni avec le soutien de l’équipe rectorale, en quasi non-mixité masculine. Qu’en est-il d’autres organes universitaires où le vice-recteur en cause exerce des fonctions? La Faculté des Sciences de la Société, l’Institut de Démographie et Socioéconomie, ainsi que le CIGEV ne peuvent rester sourds à ces accusations de harcèlement envers le vice-recteur, qui ont eu lieu pour certaines en leur sein. Ne pas avoir réussi à protéger les personnes victimes par le passé n’autorise pas à rester inactif aujourd’hui encore. Chaque partie doit assumer ses responsabilités, et mettre fin à la protection entre pairs. Nous ne permettrons pas que nos lieux de formation et de recherche agissent de façon inadéquate. Le fait que ledit vice-recteur soit apprécié par un certain nombre de personnes qui n’ont rien à lui reprocher ne peut en aucun cas être pris comme
gage de son ingénuité et utilisé pour légitimer la passivité de l’institution. En tant qu’étudiantes, assistantes et doctorantes, nous refusons d’avoir à faire à une
personne ayant de tels comportements sexistes et qui assoit son pouvoir en s’en sortant plus que bien dans de telles affaires dont les conséquences devraient être graves. Les “excès de familiarité”, les “comportements inadéquats” et le “paternalisme prégnant” doivent s’arrêter et rappelons-le, un professeur et/ou directeur de thèse garde du pouvoir et des subordonnées, bien qu’il perde sa fonction de vice-recteur. Il est donc tout à fait vraisemblable, de plus au vu de ses antécédents, de penser que ses agissements ne cesseront pas. Nous refusons d’être les prochaines victimes, et pour cela, le recteur doit
agir.

… et des représailles de la part du Rectorat

Yves Flückiger, en tant que recteur de l’Université de Genève, est responsable de prendre les mesures qui s’imposent selon la Loi sur l’Égalité. Or, sa seule réaction publique est de remercier le vice-recteur mis en cause. Le summum du scandale est atteint par les mesures qu’il annonce : la seule démarche proactive consiste en des représailles qui ne disent pas leur nom, envers une personne qui a dénoncé certains agissements. Le Rectorat a en effet décidé d’ouvrir une enquête administrative « à l’encontre de la personne ayant relaté l’incident non-avéré du stylo ». On est loin de la « tolérance zéro » ou de la parole libérée promue publiquement par les autorités académiques, qui étouffent les plaintes et punissent celles qui osent s’exprimer. Une fois de plus, cela n’est pas acceptable et nous demandons le retrait immédiat de cette enquête administrative.

« Tolérance zéro » dans le discours, « balayons la poussière sous le tapis » au premier cas public survenu. Au lieu de prendre les mesures adaptées afin de prévenir tout risque de harcèlement sexuel et sexiste à l’Université, les actes du Rectorat créent un environnement hostile à toutes dénonciations de harcèlement sexuel, pourtant nécessaires, et ce, d’autant plus si une réussite de thèse ou d’examen est en jeu.

L’arbre qui cache la forêt

Rappelons le : Les accusations à l’encontre de ce vice-recteur ne sont pas des exceptions, et son comportement peut presque paraître anecdotique au regard du sexisme ambiant auquel nous sommes habituées, à tous les niveaux hiérarchiques et dans tous les domaines de la vie universitaire. Le sexisme à l’Université est structurel et indissociable d’une hiérarchie omniprésente. Le rapport d’enquête est à ce titre emblématique : une cinquantaine de personnes auditionnées, et un seul cas qualifié de harcèlement sexiste : celui d’une professeure harcelée par un subordonné. Doit-on en conclure que la libération de la parole des personnes victimes de tels agissements est pour l’instant réservée à celles dont la position hiérarchique le leur permet ? Ce seul exemple suffit à démontrer l’inefficacité de cette enquête, pour nous qui vivons le sexisme au quotidien.

Un règlement lacunaire

Le débat qui s’ensuit de la publication de l’enquête le montre bien. Que ce soient les personnes qui se battent au quotidien contre le sexisme au sein de notre Université ou ledit vice-recteur et ses partisans : tout le monde critique le fonctionnement de cette institution. Ce point commun permet de tirer l’attention sur un fait omis dans le rapport de l’enquête: l’absence dans le règlement de procédures adéquates qui permettrait de parer la protection entre pairs ainsi qu’un flou autour des sanctions prévues. Bien que certains outils sont mis en place pour sensibiliser contre le harcèlement sexiste à l’Université ou d’offrir des espaces
d’écoute aux victimes (ce que le rapport n’a pas manqué d’énumérer), soyons claires: faute de dispositions qui prévoient des procédures adéquates et des sanctions de manière claire et précise, il s’avère, comme le montre cette affaire, extrêmement difficile voir impossible de prendre en charge de manière concrète et correcte les cas de harcèlement dans notre Université.

Et maintenant…

Yves Flückiger doit informer de sa décision de poursuivre ou non au poste de recteur en juin prochain. Reste que la décision finale n’est pas sienne, qu’il s’agit du Recteur de notre Université, et que nous serons attentives à la suite des événements. Ne soyons pas dupes et mobilisons-nous. Nous refusons que le sexisme soit à sa place dans notre Université, que ce soit au Rectorat ou dans nos auditoires de cours.

Signataires :

La CUAE (Conférence Universitaire des Associations d’EtudiantEs), l’AEEG (Association des EtudiantEs en Etudes Genre), le CELVS (Collectif d’EtudiantE.x.s en lutte contre les Violences Sexistes et le harcèlement sexuel), SoPhIE (Société pour une Philosophie Inclusive et Egalitaire), l’AESPRI (Association des Etudiant-e-s en Sciences Politiques et Relations Internationales), l’Aamat (Association des assistant.e.s et maîtres assistant.e.s en Théologie), des étudiant-e-s et des assistant-e-s uni-e-s contre le sexisme

 


Liens :

Rapport de la Commission d’enquête indépendante (CEISH)
Communiqué de presse du rectorat à la publication du Rapport de la CEISH
Prise de position de la CUAE, en réaction aux articles dans la presse (décembre 2017)
Brochure « NON, NO, NEIN au harcèlement sexuel dans les lieux de formation »